Syrie. Témoignage de l’un des premiers déserteurs de l’armée régulière syrienne


Le témoignage reproduit ci-dessous l’est avec l’autorisation de son auteur.
Il entend participer à la dénonciation de la propagande du régime, en montrant comment celui-ci s’est comporté avec les militaires qui refusaient la violence immodérée immédiatement mise en oeuvre contre les protestataires.

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Je m’appelle Ala’ Ali al-Hawrani.

Alors que j’étais venu rendre visite à mes parents, des Emirats arabes unis où je travaillais pour réunir le badal – la somme de quelques milliers de dollars qui permet d’être dispensé du service obligatoire -, j’ai été appréhendé par la police militaire et envoyé dans une caserne de la région de Damas, au commandement du 67ème régiment du 2ème corps d’armée.

Ala' al-Hawrani

Ala’ Ali al-Hawrani

En avril 2011, j’ai été conduit avec mes camarades dans la ville d’al-Tell pour réprimer des manifestations. Un sniper, sous mes yeux, a visé par deux fois un enfant de 10 à 12 ans. La première balle l’a atteint à l’épaule, la seconde en pleine tête. La foule des manifestants s’est agitée et les officiers positionnés immédiatement derrière nous – nous étions tous des conscrits -, nous ont donné l’ordre de tirer. J’ai refusé de le faire. J’ai chargé mon arme. Je me suis retourné vers l’officier positionné derrière moi et j’ai menacé de le cribler de balles. Une trentaine d’autres soldats ont fait comme moi. Les officiers ont pris peur et nous ont expliqué qu’ils n’y étaient pour rien. Eux non plus ne voulaient pas tirer sur leur propre peuple. Nous avons baissé nos armes. Nous avons été désarmés et ramenés à la caserne comme si de rien n’était.

À 2h00 du matin alors que nous dormions, des officiers sont entrés dans le baraquement et nous ont réveillés, les autres récalcitrants et moi-même. Ils nous ont conduits manu-militari dans un endroit que nous ne connaissions pas, où ils nous ont violemment passés à tabac. Ils nous ont ensuite bandé les yeux. C’est alors que le cauchemar a vraiment commencé.

Nous avons été embarqués à bord de véhicules. Arrivés à destination, on nous a fait descendre un nombre incalculable de marches. Nous avions l’impression de nous enfoncer vers l’enfer. Une fois en bas, on nous a donné l’ordre de nous déshabiller et on nous a enlevé les bandeaux : nous étions une trentaine d’hommes dans une cellule d’environ 3 ou 4 m². Nous sommes restés enfermés comme des chiens pendant une dizaine de jours environs, nus, avec des latrines où chacun de nous effectuait ses besoins devant les autres. On nous jetait quelques morceaux de pains chaque jour.

Dix jours plus tard, la porte s’est ouverte. Dix d’entre nous, dont moi-même, avons été sélectionnés. On nous a extraits de la cellule et on nous a enfermés dans des cages individuelles qui ont été suspendues au plafond. Chaque jour, les officiers en charge nous insultaient et menaçaient de nous exécuter bientôt. À ce moment-là, nu et réduit à l’état animal, faisant mes besoins sur moi, je n’avais pas d’autre désir que d’être exécuté au plus tôt.

Au bout d’une dizaine de jours, on nous a sortis des cages sans explication. On nous a emmenés au bout d’un couloir, avec les 20 autres prisonniers, et on nous a fait entrer dans une pièce vide. Les corps de 4 militaires portant les insignes de la 4ème division ont été jetés à nos pieds. Ils venaient d’être exécutés et leurs cadavres dégoulinaient encore de sang. Les officiers qui se trouvaient avec nous se sont mis à nous féliciter, affirmant que, nous, nous étions de « vrais patriotes », alors que « ces quatre chiens étaient des traîtres » … Ces éloges nous ont revigorés. On nous a donné des uniformes neufs et on nous a reconduits dans notre caserne d’origine, où on nous a apporté des petits fours et des gâteaux. Nous avons été surpris par un tel traitement auquel nous ne trouvions pas d’explication…

À 2h00 du matin, nous avons de nouveau été réveillés. Nous devions nous préparer pour une nouvelle mission. Il nous fallait « sauver la patrie des terroristes et des comploteurs ». Nous sommes arrivés à al-Tell vers 4h00 du matin. Deux bus de chabbiha nous avaient précédés sur les lieux. Ils sont descendus de leurs véhicules et se sont dispersés dans la ville, en particulier dans les environs de la mosquée. Nous avons été chargés d’édifier un barrage autour de deux tanks surmontés de mitraillettes. Nous devions construire un mur de chaque côté.

J’ai compris alors que, cette fois-ci, pour rester en vie, il allait falloir tirer sur les manifestants et les assassiner. J’ai posé deux ou trois blocs de pierre, et, profitant de la pénombre de l’aube, je me suis mis à courir… Une vingtaine de mes camarades m’ont imité… Il fallait escalader la colline le plus vite possible… Les chars ont orienté leurs tourelles dans notre direction et ont commencé à tirer… Les premiers arrivés se sont jetés derrière un rocher… Dans un réflexe de survie, nous avons chargé nos kalachnikovs et ouvert le feu en direction des officiers qui nous poursuivaient. Une fois nos chargeurs vides, un silence de mort a régné sur les lieux… Tous les officiers, ils étaient une quinzaine, gisaient morts sur le sol. De notre côté, nous n’étions que 5 à avoir survécu.

Nous nous sommes remis à courir, au hasard, vêtus de nos uniformes de l’armée. Puis nous nous sommes séparés. Avec l’un de mes camarades, nous sommes partis à travers champs. Au bout d’un certain temps, nous avons rencontré un paysan à qui nous avons demandé de l’aide. Il nous a emmenés chez lui, nous a donné des vêtements civils et brûlé nos uniformes. Il a aussi récupéré nos armes. Il nous a ensuite conduits en direction de Damas. Nous étions cachés sous des sacs de « mulukhiyyé » – une herbe potagère dont les feuilles sont utilisées pour confectionner un plat portant le même nom – sur lesquels des femmes avaient pris place. Mon compagnon est descendu à Damas. J’ai demandé à être déposé à Boukeïn où je connaissais quelqu’un.

Mon ami m’a conduit à Deraa, ma ville d’origine. Les barrages jusqu’à là-bas étaient nombreux, mais sans aucune mesure avec ce qu’ils sont aujourd’hui. La ville était encerclée, mais les hommes de Bachar ne se trouvaient pas à l’intérieur : nous n’étions qu’au printemps 2011. Je suis parvenu à franchir les barrages grâce à une fiche individuelle d’état civil que j’avais pu obtenir juste avant d’être conduit à l’armée. J’ai expliqué que j’avais perdu ma carte d’identité [Note : En arrivant à l’armée pour y accomplir leur service, les jeunes recrues doivent remettre leur carte d’identité civile. En échange, on leur donne une carte d’identité militaire. Les cartes d’identité civile ne leur sont rendues qu’à la fin de leur service, qui dure entre deux ans et deux ans et demi. Ils ne peuvent donc obtenir, durant tout ce temps, ni passeport, ni fiche individuelle d’état civil]. Une fois parvenus à Deraa, mon ami m’a donné 50 000 livres syriennes et a pris le chemin du retour. Je suis allé voir ma famille, mais je n’ai pas pu dormir chez moi. C’aurait été trop dangereux. Je me suis donc rendu chez mon oncle, plus âgé que moi d’un an à peine. Il m’a donné son passeport : accusé et recherché pour « meurtre d’officiers », je n’avais d’autre solution que de fuir la Syrie.

Après avoir embrassé ma mère et ma sœur, j’ai pris un taxi en direction de la frontière. Le conducteur était encore plus inconscient que je ne l’étais. Il m’a pris pour un type qui emmenait des vidéos en Jordanie pour faire savoir au monde entier ce qu’était la révolution. Il avait lui-même reçu une balle dans la jambe lors d’une manifestation. Une fois arrivés non loin de la frontière, nous avons ont été stoppés par un barrage des moukhabarat jawiyyé – les services de renseignements de l’armée de l’air – pour un contrôle de routine. Mon oncle ne me ressemblant pas beaucoup, l’agent a regardé à plusieurs reprises mon vrai faux passeport. Il a fait le tour de la voiture. Il a fouillé partout. Puis il est revenu vérifier le passeport. J’ai cru que c’en était fini pour moi. J’ai murmuré “Allah akbar”… et il nous a laissé passer. Quand nous sommes parvenus au poste frontière, le chauffeur de Deraa m’a confié à un chauffeur jordanien, lui aussi un “’abaday” – un solide gaillard… un peu fanfaron -, puis il a fait demi-tour.

Le policier de service à la frontière syrienne a regardé mon passeport et consulté des fiches pendant une bonne demi-heure. Ses yeux allaient et venaient de mon visage au passeport. Finalement, il l’a tamponné. Au poste jordanien, le policier s’est exclamé : “Comment les Syriens ont-ils pu tamponner un tel passeport » !? Puis il a souri et, lui aussi, il l’a tamponné en disant : “Allah maak ! Ahla wa sahla fil Urdun” (« Dieu t’accompagne ! Sois le bienvenu en Jordanie »).

En franchissant la frontière jordanienne, j’ai eu l’impression d’avoir gagné la Révolution !

Arrivé à Amman, complètement perdu, je me suis rendu d’abord à l’ambassade de Turquie. Je savais que ce pays soutenait déjà fermement la Révolution. Mais le garde m’a demandé de revenir le lendemain, car c’était un jour férié ! Je suis alors allé à l’ambassade de France où j’ai été accueilli et où j’ai raconté mon histoire. Au vu de l’accueil qui m’a été réservé par le personnel de l’ambassade, j’ai imaginé que j’allais être bientôt reçu par Sarkozy en personne.

J’attends toujours…

source

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2 réflexions sur “Syrie. Témoignage de l’un des premiers déserteurs de l’armée régulière syrienne

  1. Quel roman émouvant ! Comme l’armée syrienne est, effectivement, une armée de conscrits, « Bachar » a dû dépenser une fortune en gâteaux…

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