« Ils ont été kidnappés pour être exécutés » : questions à l’historien Jean-Pierre Filiu


INTERVIEW par Jules Lavie dimanche 14 septembre 2014 09:52

Un drapeau de l'Etat islamique près de Kirkouk, fin août, lors de combats avec les Kurdes © REUTERS/Ako Rasheed
Un drapeau de l’Etat islamique près de Kirkouk, fin août, lors de combats avec les Kurdes © REUTERS/Ako Rasheed

Pour l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu, ces exécutions d’otages, trois en un mois, sont programmées par les terroristes pour choquer et sidérer leurs ennemis. Il appelle à une coalition internationale qui ne mettrait pas en oeuvre qu’une riposte militaire et fait part de sa conviction que l’Etat islamique a déjà planifié des attentats en Occident.

– Qu’espère l’Etat islamique à travers ces exécutions diffusées ?

« C’était tout à fait prévisible. Ces malheureux otages anglo-saxons, Américains ou Britanniques, ont été kidnappés pour être exécutés. Et c’est en attendant le moment opportun du point de vue de l’organisation terroriste qu’ils étaient conservés en vie, souvent d’ailleurs très maltraités« , analyse l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu ce dimanche sur l’antenne de France Info. Passant au crible la stratégie de la terreur mise en place par l’Etat islamique, il estime que l’organisation tente de « sidérer » l’Occident, « c’est à dire à suspendre notre pensée, que nous ne raisonnions plus, que nous soyons prisonniers d’émotions  légitimes et que du coup ils nous amènent là où ils veulent. Et jusqu’à présent, ils ont toujours eu deux ou trois coups d’avance« .

– Quelle réponse doivent apporter l’Occident et les pays mobilisés contre le terrorisme ?

« Il serait temps qu’une coalition se constitue, qu’au cours de la journée de lundi à Paris se dégage une véritable stratégie à long terme qui implique certes le militaire mais aussi l’humanitaire, le culturel, le diplomatique pour une réponse globale à une menace globale« , appelle Jean-Pierre Filiu. Le chef de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, « vise une stratégie complexe et c’est pourquoi, il faudrait que face à lui, les Etats aient une stratégie complexe, qui ne soit pas que militaire« , ajoute-t-il.

Pour cela, insiste l’historien, il est capital que des pays arabes, et tout particulièrement l’Arabie Saoudite, prennent part à la coalition : « trop longtemps on a voulu faire de la lutte contre le terrorisme moyen-oriental une affaire d’Occidentaux. Cette organisation, qui porte improprement le nom d’Etat islamique, tue surtout des musulmans dans des pays musulmans. Donc il est essentiel que ce qui est une menace pour l’ensemble de la communauté internationale ne soit pas l’apanage des seuls Occidentaux et je regrette très vivement que les Russes n’aient pas encore compris qu’il était de leur intérêt immédiat de se joindre à cette coalition car le djihadisme peut les frapper, comme il peut frapper l’Europe« .

– Que risque-t-on ?

« Je suis désolé de jouer les prophètes de malheur« , prévient Jean-Pierre Filiu, mais « il faut savoir que si l’organisation terroriste en question n’est pas neutralisée dans les meilleurs délais avec force et détermination, elle fera des attentats en Europe, qu’elle présentera comme des représailles aux bombardements en Irak et éventuellement en Syrie. Il ne faut pas renverser la charge de la preuve entre les terroristes et nous« . Et pour lui, l’intervention est nécessaire : « l’organisation a déjà programmé des attentats en Europe et c’est pour éviter que ces attentats ne soient pas trop sanglants et trop importants qu’il faut intervenir. Et ne pas intervenir ne nous protégerait d’aucun attentat en Europe« .

A ECOUTER :

Retrouvez l’interview complète de l’historien Jean-Pierre Filiu, au micro de Jules Lavie sur le site de l’article
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Une réflexion sur “« Ils ont été kidnappés pour être exécutés » : questions à l’historien Jean-Pierre Filiu

  1. Deux remarques à propos de ce point de vue de JPF :
    Je trouve curieux qu’il s’inquiète uniquement des possibles attentats de Daesh en Europe, mais il oublie les promesses d’attentats proférées dès 2011 par le régime syrien (écouter le grand mufti syrien : http://www.mediarabe.info/spip.php?article2051) en affirmant l’existence des réseaux dormants en Europe sous ordres du régime syrien.
    Autre chose qui m’étonne. Si les otages US et britanniques ont été enlevés pour être exécutés le moment opportun, pourquoi Daesh n’a fait de même avec les Français qu’elle détenait ? Daesh doit savoir que la France n’a jamais été un pays neutre dans le combat contre des groupes terroristes « islamistes », pourquoi alors avoir libéré les otages français ?

    D’autre part, à propos de cette nouvelle coalition montée pour éliminer Daesh, je trouve d’abord qu’avec l’Arabie saoudite, les Emirats et l’Egypte, il manque l’Etat d’Israël pour enfin se débarrasser de tous les « terrorismes » dans le Proche Orient une fois pour toute.

    C’est vrai que l’Iran « chiite » fut absent de la réunion de Paris, et ceci essentiellement à la demande des émirs du pétrole « sunnites » qui misent sur l’aspect sectaire de la question, mais il ne faut pas avoir d’inquiétude sur le rôle essentiel dévolu à l’Iran dans la région.

    On sait déjà que sans l’accord du régime iranien, al-Maliki n’aurait pas quitté le pouvoir en Irak (du moins sur le papier) et que le nouveau gouvernement de « coalition nationale » n’aurait pas vu le jour (al-Maliki y figure comme Vice-Président de la République). Ce « départ » de Maliki était la condition pour que les US frappent Daesh et que les Français arment les Kurdes. C’est toujours l’Iran qui tire les ficelles en Irak et d’ailleurs le ministre irakien des affaires étrangères a exprimé ses regrets pour son absence à Paris (http://www.romandie.com/news/Conference-de-Paris-lIrak-regrette-labsence-de-lIran/517742.rom). En parallèle, on apprend qu’un envoyé du nouveau premier ministre irakien vient de rencontrer le dictateur syrien pour parler de la coopération contre le « terrorisme » (http://www.sana.sy/fr/?p=11064). Et n’oublions pas la présence de l’incontournable Lavrov qui porte souvent la casquette du ministre des affaire étrangères du régime syrien.

    Les Occidentaux savent bien que cette coalition n’a aucune chance de faire quoi que ce soit (à long terme) sans coopération active du régime des Assad (alias le Veau syrien) et du Wali al-Faqih iranien. L’expérience montre que le régime syrien a posé beaucoup de problèmes aux forces US et leurs alliés après leur invasion de l’Irak en 2003, en ouvrant largement ses frontières avec l’Irak devant des jeunes souhaitant combattre contre les envahisseurs. Des jeunes sincères mais « naïfs » qu’il infiltrait et qu’il utilisait comme moyen d’exercer une pression sur les US. Aussi, n’oublions pas les forces iraniennes ou les milices « chiites » pro-iraniennes déjà en action en Irak. Donc rien ne peut se faire sans entente avec ces deux régimes, surtout tant que le régime du Veau reste au pouvoir en Syrie.

    Les Occidentaux comptent beaucoup sur les Kurdes, au point que le PKK « terroriste » qui se bat avec les Peshmerga risque de devenir un partenaire fréquentable (ce qui permet d’embêter davantage Erdogan et l’AKP en Turquie), mais cela ne suffit pas pour stabiliser la région. Les Peshmerga accusent déjà des milices « chiites » de tuer des villageois arabes sunnites en Irak ces derniers jours, et des rapports en provenance d’al-Hassakeh en Syrie parlent de massacre commis par les milices de PYD (le PKK syrien) contre des villageois syriens sous prétexte qu’ils ont reçu Daesh. Bref, tout ça promet un chaos incontrôlable.

    C’est vrai que les Occidentaux et leurs alliés arabes se prononcent contre Daesh et contre Assad et pour l’ « opposition » démocratique en Syrie. Notre célèbre BHL vient d’ailleurs de le confirmer ce lundi 15 septembre, où il déclare dans une interview sur i-Télé que Daesh est « le fruit de Bachar al-Assad » et qu’il faut en finir avec ces deux « monstres » en soutenant les « forces démocratiques » en Syrie (http://www.itele.fr/chroniques/invite-politique-ferrari-tirs-croises/bhl-letat-islamique-est-le-fruit-de-bachar-al-assad-93541).

    Mais pour mieux comprendre ce que signifie « forces démocratiques » pour BHL, on n’a qu’à l’écouter dans un entretien édifiant qui s’est déroulé à l’université de Tel Aviv le 2 juin 2011, où il nous éclaire sur la morale et la realpolitik (https://www.youtube.com/watch?v=n_w7Hwh9ko0).

    La seule possibilité pour combattre Daesh et la dictature sanguinaire syrienne est d’aider sérieusement la Résistance syrienne patriote (même celle majoritairement à tendance islamique). Mais ça, ni les émirs arabes ni les Occidentaux (sans oublier de l’unique démocratie au Proche Orient) n’en veulent pas et ils ne cessent de le démontrer depuis plus de trois ans. En revanche ils veulent bien des peuples « pacifiés » qui ne contestent pas la « sagesse » de leurs émirs ou présidents en chantant leur gloire, qui ne rêvent que des « lumières » de la « civilisation » occidentale, et surtout qui accepteraient le moment venu de fumer le calumet de « paix » avec le Veau d’Or israélien dans son éternelle capitale à « Jérusalem ».

    Les semaines et les mois à venir nous feront peut-être voir plus clair.

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