Pire qu’un échec de Kerry : sa réussite…


dimanche 11 août 2013 – 06h:47

Nicola Nasser
The Palestine Chronicle


La question cruciale des colonies de peuplement illégales israéliennes en perpétuelle expansion dans les Territoires palestiniens occupés (TPO) en Cisjordanie, qui tuent la paix en particulier à Jérusalem-Est, sera décisive dans les négociations récemment reprises entre Palestiniens et Israéliens.

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Le succès personnel de Kerry est d’avoir amené les Palestiniens à se faire duper une fois de plus en se précipitant dans des négociations sur un « statut définitif ».
photo : Khalil Mazraawi/AFP

Le 29 juillet dernier, ces négociations ont repris à Washington DC ; elles doivent commencer sérieusement à la mi-août. Le Président Barak Obama les a saluées comme « un pas en avant prometteur ». Cependant, au vu des plus de vingt années d’échecs de la médiation US, les nouveaux pourparlers ne « promettent » rien de plus que d’être une nouvelle série d’échecs et de « gestion de conflit », bien qu’Obama soit convaincu que « la paix est à la fois possible et nécessaire  ».

Selon Albert Einstein, « faire la même chose encore et encore et en attendre des résultats différents » est une « folie  », mais c’est exactement à ce que John Kerry semble avoir réussi après six jours de navettes diplomatiques au Moyen-Orient depuis son assermentation comme secrétaire d’État des États-Unis.

À moins que la question des colonies soit abordée dans le cadre du droit international et du droit humanitaire, de même que dans le respect des résolutions des Nations-Unies, Kerry se tirera lui-même une balle dans le pied et sa réussite dans sa mission de paix sera pire que son échec. La récente mesure anti-colonies prise par l’Union européenne met en relief cette réalité.

Cependant, Kerry semble, à l’entendre, déterminé à poursuivre sa mission sur la base des termes de référence contradictoires fixés par la lettre officielle de l’ancien Président US George W. Bush adressée à l’ancien Premier israélien Ariel Sharon, en avril 2004, lettre dans laquelle les États-Unis s’engagent à annexer les principales colonies juives à Israël, à retracer ses frontières en conséquence et à exclure le droit au retour des réfugiés palestiniens de tout accord futur sur la résolution du conflit arabo-israélien dans une Palestine pacifique.

Les premières priorités à l’ordre du jour de ces négociations relancées sont les frontières et la sécurité ; Israël n’a jamais défini ses frontières ni respecté les frontières fixées par la Résolution 181 de 1947 ; au nom de la sécurité, les frontières qu’il exige compromettraient la viabilité de tout État palestinien en Cisjordanie.

Du point de vue des États-Unis et d’Israël, la « reprise des négociations est vue comme un objectif en soi » selon Ghassan al-Khatib, ancien porte-parole de l’Autorité palestinienne (AP).

David Ignatius, le 2 août, a qualifié les efforts de Kerry de « mission impossible », et dit que s’ils échouaient, « cette fois, il en coûterait cher aux parties  » ; il décrit les négociations engagées comme une « sorte de petit piège où, une fois que la proie y est tombée, il lui est difficile d’en sortir sans réaliser… la paix, ou sans se nuire à elle-même. »

En effet, à long terme, la réussite des négociations réengagées met en garde contre la création d’un environnement politique qui donnerait une « légitimité  » à une nouvelle agression militaire israélienne contre la bande de Gaza dans le but d’y éradiquer la « résistance armée », et avec la bénédiction manifeste du parrain américain des négociations et celle, discrète, des « partenaires arabes pour la paix  ».

Pourtant, l’échec attendu des efforts de Kerry pourrait être pire que celui du sommet de Camp David en septembre 2000 avec le regretté dirigeant palestinien Yasser Arafat, l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et l’ancien Président américain Bill Clinton.

En envoyant ses négociateurs à Washington, le Président palestinien Mahmoud Abbas compromet une fois de plus sa crédibilité personnelle, mais pire encore, il risque une implosion palestinienne dans le cas d’un succès, mais dans le cas où les négociations échouent, il risque une explosion des Palestiniens qui se révolteraient et contre son AP et contre l’occupation israélienne.

Abbas s’est déjà mis à dos ses vieux alliés parmi les membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) – dont le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), considéré comme la troisième force palestinienne influente après ses deux rivaux Fatah et Hamas –, alliés qui l’accusent de se rétracter sur leur consensus existant de ne pas reprendre les négociations sans qu’il y ait, d’abord, un arrêt de l’expansion des colonies de peuplement israéliennes.

La réconciliation nationale entre l’OLP et le Hamas sera mise de côté au moins pendant les neuf mois que les négociateurs ont donné à la durée de leurs négociations.

Sa décision a écarté également toute nouvelle tentative de rejoindre des organisations internationales afin de tirer parti de la reconnaissance de la Palestine par l’Assemblée générale des Nations-Unies en tant qu’État non membre en septembre 2012.

Les nouveaux pourparlers ne sont que le « début du début » d’un « long processus » dans lequel « il n’y a aucune garantie » de réussite, affirme l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright.

Tout ceci se résume à donner plus de temps à Israël pour dicter les frontières qu’il juge « sécurisées », en créant de nouvelles réalités sur le terrain dans les TPO. Pour les Palestiniens, c’est une perte de temps qui les éloigne davantage de leur rêve pour une patrie nationale dans un État indépendant. Pas surprenant dès lors que le Premier israélien Benjamin Netanyahu, le 27 juillet, ait déclaré que la reprise des négociations est « d’un intérêt stratégique vital pour l’État d’Israël ».

Le succès personnel de Kerry est d’avoir amené les Palestiniens à se faire duper une fois de plus en se précipitant dans des négociations sur un « statut définitif », ce qui est la meilleure façon de dispenser Israël du respect de ses engagements stipulés dans les accords « intérimaires » qu’il a signés avec l’OLP.

L’amère expérience passée

L’opposition à la reprise des négociations, largement répandue chez les Palestiniens, accuse Abbas d’être un « croyant  » de la paix sur le point « de se faire piquer deux fois au même endroit  » (1), faisant référence à l’issue sanglante du sommet de Camp David organisé aux USA en septembre 2000.

Ensuite, l’administration US de Clinton a fait pression sur Arafat pour des négociations sur le « statut définitif ». Barak, alors Premier ministre, a trouvé dans les négociations sur le statut définitif de Camp David un prétexte en or pour ne pas mettre en œuvre la troisième étape des accords d’Oslo, à savoir le retrait des forces d’occupation israéliennes d’environ 95 % de la Cisjordanie et de les rendre à l’AP.

Relier la Cisjordanie et la bande de Gaza par un « couloir » qui permet une libre circulation entre elles des personnes et des marchandises est un autre engagement qui n’a pas été honoré par Israël.

« Essayer  » et échouer est mieux que de « ne rien faire » a dit Kerry, mais l’échec du sommet trilatéral de Camp David a conduit à la deuxième Intifada (soulèvement) ; tant l’échec que le soulèvement ont été des prétextes supplémentaires pour les gouvernements israéliens successifs pour ne pas respecter leurs deux obligations ; en outre, ces deux prétextes ont été la justification qu’ils ont utilisée pour réoccuper militairement les zones de l’AP et coordonner avec les USA la « liquidation » d’Arafat et le « changement » de son régime.

La question cruciale des colonies de peuplement illégales israéliennes en Cisjordanie sera décisive dans les nouvelles négociations parrainées par Kerry. Le 29 juillet, James M. Wall écrivait : « Israël joue le jeu du processus de paix non pour restituer des biens mal acquis, mais pour les protéger » ; les colonies viennent en tête de ces « gains » ; elles ont été « gagnées » sous le couvert du « processus de paix », avec la bénédiction tacite du négociateur palestinien bien intentionné qui n’a pas fait de leur retrait une condition préalable à la reprise et dès le début des négociations de paix.

Le Sommet de 2000 a échoué à cause de l’insistance israélienne à poursuivre la construction des colonies de peuplements, surtout dans l’est de Jérusalem, ce qui a voué à l’échec le processus de paix lancé à Madrid en 1991. Les négociations reprises par Kerry se sont ouvertes alors que se poursuit sans relâche l’expansion coloniale. Maintenant il apparaît qu’il est trop tard pour Abbas de corriger cette grave erreur. Pas étonnant que l’échec des négociations semble inévitable et il ne fera que consolider l’impasse palestino-israélienne.

La Conférence Herzliya 2013 d’Israël a conclu : « Le statut quo dans les territoires palestiniens n’est pas viable, et certainement pas durable… la poursuite de l’impasse israélo-palestinienne est intenable. Elle conduira à un soulèvement massif public palestinien avec des violences sporadiques  ».

Obama a appelé les négociateurs à « aborder ces pourparlers en toute bonne foi », mais le secrétaire général du comité exécutif de l’OLP, Yasser Abed Rabbo, s’est interrogé sur la « bonne foi » des USA et d’Israël qui « ont conféré sur la sécurité » sans les Palestiniens, comme s’il s’agissait de leur « sécurité bilatérale » alors que la sécurité est une « question centrale et fondamentale pour nous et concerne notre avenir dans son ensemble ». Le partenaire israélien d’Abed Rabbo dans l’Initiative de Genève, l’ancien ministre Yossi Beilin, a écrit dans The Jerusalem Post du 30 juillet, qu’il « s’interrogeait sur la « bonne foi » de Netanyahu qui, « tout au long de sa carrière politique, est revenu sur tout ce qu’il a dit ».  »

Ne tenant aucun compte de l’expérience amère de vingt années de processus de paix, et d’une forte opposition intérieure, Abbas semble s’être volontairement laissé entraîner dans son dernier test de la crédibilité des USA en tant que médiateurs, lequel décidera de sa carrière politique, à 76 ans.

(1) Le Prophète Muhammad a dit « lâ yuldighu-l mu’minû min juhrin marratayn, » : « The believer is not stung from (the same) hole twice » (http://www.answering-islam.org/Responses/Zaman/stung.htm)

Nicola Nasser est un journaliste arabe qualifié basé à Bir Zeit, Cisjordanie, Territoires palestiniens occupés. – Contact : nassernicola@ymail.com
Cet article a été rédigé pour PalestineChronicle.com

source

Du même auteur, et sur ces négociations : Kerry s’est servi de la Ligue arabe pour faire plier les Palestiniens

Autres articles sur ces négociations :

- Comment peut-on reprendre des négociations qui n’ont jamais eu lieu ? – Ramzy Baroud
- Des discussions inutiles, mais aussi lourdes de danger – Jonathan Cook
- La cause palestinienne n’a jamais dans le passé subi une telle trahison – Abdel Bari Atwan
- Un processus de paix qui protège Israël – Ben White
- Un processus de paix « vital » pour… Israël – Alain Gresh
- Abbas se voit déjà le président d’un prochain bantoustan palestinien – Haidar Heid
- Feuille de route pour l’Apartheid – Mohammed Ayoob
- Abbas s’engage dans des discussions vides de sens – Malik Samara
- Pour le Hamas, Abbas n’a aucun mandat pour négocier quoi que ce soit – Russia Today
- John Kerry a tout faux sur la question palestinienne – Karroubi Habib
- L’illusion Oslo – Adam Hanieh

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