Rencontre avec Le Gorafi : « On vit tous dans la matrice. Rien n’est vrai »


Farce 14/10/2013 à 18h33

Attention : ceci est un article pouvant contenir des informations fausses. Nous pénétrons dans le domaine de l’incertitude et de la farce.

Le Forum des images, à Paris, avait décidé de donner carte blanche pour une soirée au site parodique et satirique Legorafi.fr, créé en mai 2012.

Samedi 12 octobre, la salle 300 est quasi pleine. On s’attendait à voir apparaître des silhouettes encagoulées ou masquées. Mais c’est deux individus aux visages découverts qui se présentent. Zeynep Jouvenaux, la programmatrice du Forum des images, les identifie comme « Sébastien et Pablo, deux membres de la rédaction du Gorafi ».

Ils ont la quarantaine. L’un porte des lunettes, l’autre pas. Aucun signe distinctif sauf peut-être un badge Le Gorafi sur leur sac.


La photo de profil Facebook de Jean-François Buissière (Capture)

Ils commencent par excuser leur « chef », Jean-François Buissière, « Président du Directoire de Gorafi News Network », absent car trop occupé, disent-ils, « à organiser le prochain dîner du Siècle ».

Zeynep Jouvenaux demande à la salle de ne pas faire d’images. « Enfin surtout ne faites pas de photos de bonne qualité », précise Sébastien.

Zeynep Jouvenaux a pris contact avec Le Gorafi en mai 2013 :

« On s’est écrit par e-mail. A chaque fois c’était signé “ la rédaction ” et je ne sais pas qui me répondait. On s’est aussi rencontré deux fois au Forum des images. Et là, c’est Pablo et Sébastien qui sont venus.

On a surtout beaucoup discuté sur la forme que cela pouvait prendre. Je leur avais proposé de venir masqué. Il y a deux jours, je ne savais toujours pas qui serait présent le jour J. »

Impossible de savoir si Pablo et Sébastien sont de « vrais journalistes » du Gorafi ou des comédiens payés par l’équipe pour jouer leur rôle. Tout au long de la soirée, ils entretiennent le mystère.


Sébastien et Pablo, floutés, au Forum des images, le 12 octobre 2013 (Laure Beaulieu/Rue89)

« Moi aussi je voudrais travailler pour Le Gorafi »

« Les deux membres du Gorafi », ont choisi de faire projeter le film de Banksy pour cette soirée car, expliquent-ils :

« “Faites le mur !” pose la question de ce qu’il faut croire ou pas, du doute. Le seul constat que l’on peut faire c’est que l’on ne sait pas. »

Un peu comme nous ce soir, qui ne savons pas à qui nous avons à faire.

Première question de la salle. Une certaine Laure Beaulieu, journaliste à Rue89, prend la parole : elle veut travailler au Gorafi et demande comment postuler. L’équipe du Gorafi me signale ainsi publiquement qu’elle est au courant de ma présence dans la salle.

Une autre journaliste factice prend la parole :

« Moi aussi je voudrais travailler pour Le Gorafi, je suis venue avec mon dossier de candidature. »

Rires dans la salle. La blague fonctionne.

Un peu plus tard dans la discussion, un autre comédien/journaliste du Gorafi se présente comme « un journaliste à Cash Investigation ». Il affirme posséder un document prouvant que le site satirique avait le rapport Snowden depuis 2006.

Les deux journalistes répondent plus ou moins sérieusement aux questions posées. Résumé de ce que l’on a (peut-être) appris sur le soi-disant Le Gorafi lors de cette rencontre.

1

Ils vont (peut-être) faire de la télé

 

Pablo et Sébastien ont présenté en « avant-première » leur nouvelle création : un clip type Le Petit journal mais version Le Gorafi. On l’avait enregistré pour vous mais suite à un appel téléphonique du Gorafi, nous avons dû le retirer.

On y voyait, dans un style entre Le Petit Journal et The Onion, un faux journal télé. Présentation des titres :

« Amour : encore un speed dating raté pour Bertrand Cantat. Économie : l’Insee prévoit que la sortie de crise se fera un jeudi après midi. Et enfin International : Pékin censure le terme censure sur les réseaux sociaux chinois. »

Suivait un reportage sur Maxime, « un étudiant en droit d’une vingtaine d’années qui s’est introduit dans une rame de métro en souriant ». Scandale : il a même cédé sa place. Des témoins, encore sous le choc, racontent la scène.

Le tout est rythmé par une voix off caricaturale de journaliste et un jingle « Legorafi info, l’information selon des sources contradictoires ».

Le journal se termine par : « A suivre : le tarif des psychanalystes à l’origine de 81% des guérisons. »

Sinon parmi leurs projets futurs, l’idée d’« acheter des journaux », « peut-être Rue89, justement, s’il y a une occas’ », explique Pablo.

Mais ils ne veulent pas « aller trop vite », poursuit Sébastien ironiquement :

« Chaque nouvelle chose que l’on apporte à nos lecteurs, c’est très réfléchi, c’est organisé, planifié. On a tendance (enfin surtout moi) à être très rigoureux, il y a très peu de place laissé au hasard. »

2

Ils disent des « conneries » mais rattrapent la presse traditionnelle

 


Capture d’écran du site Le Gorafi le 12 octobre 2013

Entre mensonge (beaucoup) et vérité (un tout petit peu), Sébastien répond à un spectateur du Forum des images qui l’interroge sur leur place dans les médias français :

« Quand on regarde les chiffres, je crois qu’au mois de juillet on a battu Atlantico [en termes de chiffres d’audience, ndlr].

Bon c’est Atlantico, mais c’est assez impressionnant quand vous voyez que des titres comme Le Gorafi rattrapent la presse généraliste. C’est grisant mais c’est quand même assez inquiétant car on écrit quand même pas mal de conneries. »

La presse traditionnelle reprend parfois leurs infos. D’après Pablo, bluffer, piéger les autres médias n’est pas leur but premier. Mais il reconnaît quand même que, lorsque fin septembre 2013 la presse italienne (et notamment le Corriere della Sera) a repris leur article « 84% des hommes en France pensent que le clitoris est un modèle de Toyota » comme une vraie info, ils ont fait une petite fête « avec des boissons et des gâteaux ».

3

Ils veulent rester anonymes parce que « la star, c’est le journal »

 

La presse française a cherché en vain à savoir « qui est Le Gorafi ? ».

« Il(s) » répond(ent) uniquement par e-mail, des messages signés comme leurs articles, « La rédaction ». Ce soir, nous les avons face à nous, enfin on n’est pas très sûr mais on espère fort, et ils expliquent pourquoi ils préfèrent rester cachés. Pablo :

« C’est surtout que c’est un collectif de journalistes. C’est un rapport au travail collectif plus qu’autre chose. La star, c’est le journal, c’est pour ça qu’en interne on essaie d’éviter tout ce qui peut personnifier la chose. »


Le badge Le Gorafi sur le sac que porte Sébastien (Laure Beaulieu/Rue89)

Après la séance on essaie de savoir : pourquoi ont-ils accepté, ce soir, de venir sans se cacher ? Sébastien :

« Vous n’avez vu que deux membres de la rédaction. Il y a une trentaine de personnes à Le Gorafi. On l’a fait car on avait envie de parler mais on sait que l’on s’est mis en avant. »

4

Leur principe : se mettre dans la tête d’un journaliste stupide

 

Pablo explique comment ils trouvent des idées de sujets :

« Parfois les articles peuvent juste partir d’un délire, parfois il y a un propos qui a plus de sens, plus de poids. C’est pas aussi catégorique ou manichéen que ça, il y a de la nuance, il y a différents degrés de rapport au texte. »

Pour écrire leurs articles, raconte Sébastien, « on se met dans la tête d’un journaliste stupide qui ne comprend pas ce dont il parle et qui s’adresse à des gens stupides ».

Avec un impératif dans l’écriture : que la forme soit impeccable, précise le (soi-disant) rédacteur du Gorafi à la journaliste stupide que je suis :

« Il faut que ça ressemble à un article avec les codes que l’on retrouve dans la presse française. Tous les petits détails sur lesquels le spectateur va se focaliser. »

Dans la vidéo diffusée ce soir, on retrouve par exemple tous les codes de la télé : le bandeau, l’horloge digitale, la voix off de la journaliste, etc. « Le fond c’est la forme dans notre style », résume Pablo.

5

Ils font de la satire, pas de la politique

 

Sébastien :

« Nous, on est plutôt dans la satire et pas dans le “fake news”. Dans la satire, la blague n’est jamais gratuite, il y a toujours quelque chose qui arrive derrière et qui permet de prolonger le texte et d’apporter un plus. »

Le Gorafi se distingue d’autres médias satiriques français, explique Pablo :

  • Le Petit Journal de Canal+ : « Il y a quelques points communs du type la parodie, mais le Petit Journal est plus dans un truc de commentaires drôles alors que chez nous, on réfléchit plus à la conception de faits. »
  • Groland et Les Guignols : « Il y a certains points communs dans l’écriture mais nous, la forme est sérieuse à 100 %, il n’y a pas un indice de “ceci est de la satire, ceci est de la parodie”… C’est une des différences qui nous sépare d’eux. »

Ils font de la satire, pas de l’activisme, précise Sébastien :

« A la différence du collectif Humour de droite, par exemple, on n’hésite pas à taper sur tout le monde, on a toujours ce regard très critique sur tout ce qui se fait. Et je pense que c’est ça que nos lecteurs apprécient. »

6

Leurs modèles ? The Onion et Pierre Dac

 

Dans la salle, une main se lève : « Vous êtes les premiers à faire ça, c’est génial. » Oui, enfin pas vraiment, précise Pablo :

« On n’a pas inventé la satire. C’est une fausse idée de penser que c’est le début de quelque chose. Il y a peut-être une accélération, une multiplication des sites de ce style-là, mais on n’invente jamais rien totalement. »

Les deux « membres » du site affirment s’être inspirés de :


Des badges Le Gorafi (Laure Beaulieu/Rue89)

Avec un sérieux presque trop parfait, les deux membres de la rédaction quittent la salle. Ils discutent avec leurs lecteurs, distribuent des badges.

Ils parlent d’aller dans une boîte de strip-tease puis d’aller manger un japonais rue Sainte-Anne. Sébastien nous glisse :

« On vit tous dans la matrice. Rien n’est vrai. »

source

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