De retour de Syrie, un cri d’alarme


MINOUI,DELPHINE

Page 28

Samedi 2 février 2013

Koert Debeuf fut porte-parole de Guy Verhofstadt. Il représente les libéraux au Moyen-Orient. C’est le premier officiel de l’UE à s’être rendu en Syrie depuis le début du conflit.

le caire

de notre correspondante

Koert Debeuf est en colère. Depuis son incursion au Nord d’Alep, en territoire insurgé, il l’affiche sans réserve. « Les Syriens vivent au rythme des bombes d’Assad, de jour comme de nuit. Ils ne savent pas quand et où elles peuvent tomber. Ils manquent de médicaments, de nourriture, d’armes pour se défendre. Ils en ont assez des promesses vides de la communauté internationale. Ne pas les aider, c’est trahir la révolution syrienne et c’est soutenir le plus grand des criminels ! », lâche l’ex-porte-parole du Premier ministre belge.

Ce lundi 28 janvier, nous le retrouvons au Caire. C’est ici qu’il a élu domicile, peu après le début du printemps arabe, comme représentant des libéraux du Parlement européen – un poste inédit dans l’histoire de l’Union européenne. Echarpe rouge sur blazer bleu foncé, la mèche rebelle qui lui balaye le front, il a mis plus d’une heure à arriver au rendez-vous : la faute à de nouvelles manifestations qui enflamment la place Tahrir. Mais qu’importe, c’est pour ça que ce Belge de 38 ans a choisi de vivre au cœur de cette région : pour voir, sentir, vivre et décrypter les bouleversements inédits qui la traversent depuis deux ans. Et c’est pour ça, aussi, qu’il s’est rendu en Syrie. Non pas par la voie officielle, celle de Damas et de la propagande du pouvoir, mais par la route clandestine des insoumis, celle qui mène aux principales zones du Nord tenues par la rébellion.

Un voyage à haut risque qui commence le 18 janvier à Hatay, en Turquie. Après deux jours de rencontres avec des généraux de l’Armée Syrienne libre, l’envoyé européen traverse clandestinement la frontière, grâce à l’aide de passeurs. A ses côtés : l’activiste Rami Jarah – plus connu sous le nom de son blog Alexander page –, et un représentant de l’ASL, ses compagnons de route dans cette Syrie à feu et à sang, où plus de 60 000 personnes ont perdu la vie en moins de deux ans. Par la fenêtre du véhicule, il photographie du regard tout ce qu’il voit : carcasses calcinées des tanks du régime syrien, maisons en ruine, mais aussi, à son grand étonnement, les premiers check-points qui sont tenus, non pas par la rébellion mais par la branche syrienne du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan – l’illustration flagrante des divisions qui déchirent déjà les opposants au régime. « Le PKK contrôle une demi-douzaine de postes sur un corridor d’environ dix kilomètres qui longe la frontière turque. Les Kurdes sont très bien organisés. Sans doute poussés par Massoud Barzani, au Kurdistan irakien, ils entretiennent le rêve d’un territoire autonome. La partition est une des réalités de l’après-Assad », observe Koert Debeuf.

Les surprises ne font que commencer. Le lendemain, après une nuit passée à Azaz, et ponctuée par le bruit sourd des bombardements, ses hôtes l’invitent à se rendre à Alep. Il se retrouve en fait sur la ligne de front de la bataille pour l’aéroport de Quweris. La veille, les environs ont été libérés par l’ASL. Mais les combats s’y poursuivent, violents, meurtriers. « Face aux bombes d’Assad qui pleuvent du ciel, les soldats de l’ASL n’ont que leur courage pour se battre. Ils sont équipés de simples mitraillettes, saisies dans les dépôts de l’armée régulière. Des armes promises par la France, le Qatar ou la Turquie, je n’ai rien vu. Du coup, ils en sont réduits à fabriquer des armes artisanales. Mais ça ne fait pas le poids », observe-t-il. Pire : Assad vise, selon lui, « délibérément des sites civils ». Comme en témoigne cette vidéo, rapportée de Syrie, où un habitant d’Azaz déambule, le regard hagard, à travers un ancien marché d’Azaz. « Des tas de pierre ! C’est tout ce qu’il en reste ! Ca s’est passé une semaine avant notre visite : deux missiles syriens ont pulvérisé les échoppes à 14h, en pleine heure d’affluence. 30 personnes ont péri dans l’attaque. Parmi elles, des femmes et des enfants. L’homme que nous avons rencontré nous disait qu’il y avait encore des corps sous

les décombres, mais pas d’équipement pour les déterrer. » Le représentant européen se fait le porte-voix du désespoir des Syriens : « Partout, c’est la pénurie. J’ai visité la seule boulangerie qui fonctionnait. Les autres ont été bombardées par le régime. Dans les villages alentours, il n’y a pas de chauffage, pas d’électricité. Le prix de l’essence a atteint 13 fois son prix d’origine. »

De son voyage express, il retient aussi ces scènes de détresse dont il a été témoin, le 23 janvier, lors d’une étape finale au camp de déplacés d’Azaz avant de regagner la Turquie. « 11.400 personnes dont 8.000 enfants y vivent entassées sous des tentes. Certaines familles en sont réduites à se réchauffer en brûlant des journaux. Les plus chanceuses sont équipées d’un petit poêle. Depuis douze jours, il n’y a plus de lait. Alors, les enfants boivent de l’eau sucrée. Les adultes, eux, ne font qu’un repas par jour, à base d’un mélange de légumes acheminés depuis la Turquie, la récolte locale de légumes étant rendue difficile par les bombardements persistants du régime de Damas. Pour ce qui est de l’aide médicale, les trois hôpitaux de campagne tenus par Médecins sans frontières ne sont pas suffisants. Dans le camp, j’ai vu un enfant d’un an blessé à la jambe par des éclats de Shrapnel. Sa plaie était en train de s’infecter, mais il n’y avait pas de quoi la soigner », raconte-t-il.

Intitulé « De retour d’enfer », le rapport brûlot qu’il vient de remettre aux députés libéraux n’y va pas par quatre chemins. « Il est urgent, dit-il, de revoir au plus vite le soutien apporté à la Syrie. » A commencer par l’acheminement de l’aide humanitaire internationale. « L’ONU a récemment annoncé l’attribution d’une aide de 519 millions de dollars à la Syrie. Or, elle passe par le gouvernement syrien et le Croissant rouge. Autant dire que les populations civiles qui vivent dans les provinces sous contrôle de l’Armée syrienne libre n’en verront pas la couleur. » A l’inverse, poursuit-il, « j’ai été positivement surpris par la façon dont les zones contrôlées par l’opposition s’autogèrent : elles ont leurs conseils locaux, leurs tribunaux, leur police. Ces gens-là sont prêts à aller récupérer vivres et médicaments à la frontière turque pour en assurer la distribution. J’ai obtenu l’engagement d’Abdel Nasser Farzat, le commandant militaire de l’ASL au Nord de la Syrie, de nommer un civil pour superviser cette distribution, et limiter le risque de corruption. »

Quant à l’aide militaire aux rebelles, elle lui semble « cruciale pour faire cesser le massacre ». « Les approvisionner en défense antiaérienne leur permettrait de contrer les attaques par missiles. C’est le seul moyen de faire plier Assad. »

A ceux qui s’inquiètent de voir ces armes tomber entre de mauvaises mains, il répond : « Cette peur est démesurée ! ». « Oui, j’ai vu des islamistes. J’ai même croisé un Syrien qui se revendiquait d’Al-Qaïda. J’ai également vu beaucoup de barbus, et beaucoup d’hommes qui faisaient la prière parmi les combattants anti-Assad. Mais à cela, je vois deux raisons principales : quand on frôle la mort au quotidien, on se réfugie dans la prière ; quant à la barbe, c’est un signe qui permet de se distinguer des soldats de l’armée régulière. Donc, pour l’heure, je dirais que les djihadistes demeurent minoritaires ». Et d’ajouter : « En revanche, Plus nous attendrons pour offrir une aide adéquate aux opposants, plus la guerre se prolongera, et plus nous renforcerons les combattants islamistes. »

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