ENTRETIEN
Le général Mustapha Ahmed al-Cheikh est le président du Haut Conseil militaire de l’ASL, l’Armée syrienne libre. Le général al-Cheikh était l’un des plus hauts gradés de l’armée syrienne, dont il commandait l’armée du nord, dans la région d’Alep. Rejoint par plusieurs officiers dissidents, il a créé ce Haut Conseil qui essaie de fusionner et de coordonner les différents groupes armés de l’insurrection, y compris le tronc historique de l’ASL, fondée par le colonel Riad al-Assaad, l’un des premiers officiers de haut rang à avoir pris ses distances avec Damas. Cet entretien a eu lieu dans le camp militaire d’Apaydin en Turquie, qui abrite le quartier général de l’ASL.
La Turquie vous aide dans la guerre contre le régime Assad ?
Non. Nous recevons un support moral, c’est tout. Nous n’avons même pas un support logistique. Nous sommes en prison, ici. On ne peut pas sortir.
Et la France ? Certains médias ont affirmé que les services secrets français vous avaient fourni du matériel de télécommunication, qu’ils vous entraînaient à la guérilla urbaine dans les camps de réfugiés.
C’est faux. Ils ne nous ont presque rien donné… Et regardez-nous, ici : vous voyez des camps d’entraînement militaire ?
Avez-vous reçu des armes de l’étranger ?
Très peu. Peut-être certaines régions ont-elles reçu des armes ; mais ce n’est pas par l’intermédiaire du Haut Conseil.
Deux offensives ont été lancées : la « Bataille de libération de Damas », perdue faute de matériel lourd, et l’ouverture d’un front dans le nord, à Alep. Est-ce le Haut Conseil qui a ordonné ces opérations ?
Non. C’est un groupe d’officiers de l’ASL qui a ordonné ces offensives, pas le Haut Conseil.
Mais quels sont les rapports exacts entre le Haut Conseil et ces officiers de l’ASL ?
C’est compliqué : l’ASL, c’est un ensemble de groupes indépendants qui combattent sur le terrain. Et c’était un corps sans tête. Même le colonel al-Assaad n’a pas le contrôle sur ces groupes de combattants. Chaque région, sur le terrain, a son groupe de combattants et son chef ; ce sont surtout des civils qui ont pris les armes, avec des déserteurs. C’est pour cela que nous essayons de faire reconnaître ce Haut Conseil, pour coordonner les mouvements de ces groupes et rendre leur action plus efficace.
Pour le moment, un peu plus de 50 % des groupes combattants travaillent étroitement avec nous. Et ça évolue dans le bon sens : les combattants comprennent l’importance de coordonner les opérations. Depuis six mois, nous avons réussi à organiser dans chaque région de Syrie un Conseil militaire, pour structurer tous ces groupes qui forment l’ASL, qui s’en revendiquent. C’est nécessaire, pour vaincre l’armée du régime, mais aussi pour éviter la prolifération de certains groupes salafistes, djihadistes, qui reçoivent, eux, de l’argent de certains pays, et les empêcher de semer le chaos en Syrie.
Concrètement, que devrait faire l’Occident ? Vous fournir un appui aérien ?
Nous n’avons même pas besoin d’un appui aérien. On a les hommes, partout. Si seulement on nous donnait un peu de matériel, antichar et antiaérien, en dix jours, le régime est fini. Les Américains ont donné des armes antiaériennes en Libye. Nous leur avons demandé la même chose, mais ils ont refusé. Ils disent que, si on donne ces armes à la révolution syrienne, elles vont tomber dans les mains d’al-Qaïda. C’est faux, c’est tout le contraire ! Par contre, à qui ont-ils donné ces armes en Libye ?
Pourquoi les Occidentaux ne vous aident-ils pas ?
C’est une difficile question ! Pour résumer : l’ordre mondial a été construit par l’Occident sur plusieurs points d’appui. Au Proche-Orient, la Syrie en est un. Or, la révolution va contre les intérêts occidentaux. C’est pour cela que la révolution syrienne est abandonnée, sans aide ; c’est une révolution orpheline. Le coût humain est horrible : officiellement, on parle de vingt mille morts. Mais c’est sans compter tous les disparus.
La Russie et la Chine croient combattre l’Occident. Mais, en appuyant el-Assad, elles servent l’équilibre qu’il a mis en place, basé sur la misère du tiers-monde. Les États-Unis soutiennent les Israéliens, qui supportent Bachar el-Assad, parce qu’il s’est entendu avec eux. Il sert de garde-fou aux combattants palestiniens réfugiés en Syrie. Depuis quarante ans, la Syrie n’a pas tiré une balle contre Israël. Et ils ont surtout peur que la Syrie, devenue indépendante, renverse le rapport des forces dans la région, déconstruise l’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale et remette en question leur contrôle des pays du Golfe et, donc, du pétrole. Nous, nous essayons d’être libres, mais vos gouvernements sont contre notre liberté.
Que va-t-il arriver aux chrétiens et aux Alaouites, la communauté du président el-Assad ? On a l’impression, en Occident, que c’est une révolution sunnite.
Absolument pas ! Ils auront leur place en Syrie, comme maintenant ! Ce sont les gouvernements occidentaux qui habillent la révolution syrienne de la sorte. Mais la société syrienne a toujours vécu dans la diversité, sans violence. C’est le régime qui essaie de faire croire que la société va éclater. C’est vrai, cependant, que le régime a piégé les Alaouites. Ils ont été amenés à piller la société. Mais nous, nous voulons faire comme Mandela a fait en Afrique du Sud : le pardon et la réconciliation, pour créer un État laïc et démocratique, et mettre fin à ce drame le plus vite possible. D’ailleurs, il y a des chrétiens dans l’ASL ; peu dans le Haut Conseil, parce que les chrétiens ne font pas de carrière militaire. Ils sont avocats, médecins, commerçants. Mais beaucoup de civils ont pris les armes avec l’ASL.
Et si le régime acceptait de négocier avec vous ?
Non ! C’est trop tard ! Après tout ce qu’il a fait, il n’y a plus de négociation qui tienne. De toute façon, la question ne se pose même pas.

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