La révolution syrienne et ses détracteurs


Par Farouk Mardam Bey
2012 – 10
Que Frédéric Chatillon, gros bras du Front
national, soit le principal diffuseur en France de la propagande du régime syrien n’est pas très difficile à comprendre. Que Richard Millet, l’apologiste de l’assassin néonazi Anders Breivik, ait consacré dans la foulée un opuscule à la gloire des Assad, père et fils, est aussi dans l’ordre des choses. Mais les autres ? Pourquoi des hommes et des femmes qui se disent de gauche, démocrates, altermondialistes, défenseurs des peuples opprimés, et qu’on ne peut a priori soupçonner de racisme antiarabe ni d’islamophobie, s’abaissent-ils jusqu’à soutenir Bachar et son clan ?
Il y a d’abord les tenants de l’interprétation policière de l’histoire, et ils sont plus nombreux qu’on ne le croit. Ils vous disent que tout ce qui s’est passé dans le monde arabe depuis décembre 2010 n’est finalement qu’une ruse de l’impérialisme américain pour propulser au pouvoir ses affidés islamistes, avec l’Arabie saoudite et le Qatar dans le rôle de tiroirs-caisses. Mais quand vous leur rappelez leur enthousiasme pour les révolutions tunisienne et égyptienne, et même pour le Qatar tant que son émir jouait les trouble-fête et que la chaîne al-Jazeera épargnait le pouvoir en place à Damas, ils se ravisent pour limiter le champ d’application de la théorie du complot à la « Syrie récalcitrante ». Là, les manifestations populaires à travers le pays, les dizaines de milliers de morts et de blessés, les centaines de milliers de réfugiés, les arrestations massives, les tortures, les viols, les pillages, les bombardements des villes et des villages à l’artillerie lourde et à l’aviation de combat ne sont qu’une illusion d’optique, des images fabriquées dans les officines de la CIA et les studios d’al-Jazeera. Et quand bien même tout cela serait vrai, poursuivent-ils, que valent la liberté et la dignité du peuple syrien en regard de la bombe atomique iranienne et des missiles du Hezbollah libanais ?
Or ces mêmes « anti-impérialistes », généralement très complaisants à l’égard de l’islam politique, se métamorphosent en laïcistes intransigeants dès qu’il s’agit de la Syrie. Ils s’offusquent d’entendre implorer Dieu dans une manifestation guettée par des snipers ; ils voient des salafistes là où le régime voudrait qu’ils les voient ; ils grossissent le rôle des volontaires islamistes étrangers – que Bachar n’avait pas hésité naguère à infiltrer en Irak ; ils se lamentent sur le sort des minorités à la manière des chancelleries occidentales du temps de la Question d’Orient ; ils gomment toute initiative citoyenne de l’opposition, qu’elle soit politique ou culturelle ; ils traitent de laïque un régime dont l’un des fondements est l’esprit de corps communautaire, l’une des pratiques éprouvées la manipulation des minorités, et qui a délibérément favorisé la « réislamisation » bigote et obscurantiste d’une partie de la société sous prétexte de combattre l’islamisme politique.
Il est remarquable par ailleurs que les défenseurs prétendument « anti-impérialistes » du régime, et qui sont censés avoir un minimum de conscience sociale, évitent soigneusement d’en faire usage, concentrant leurs efforts soit sur le fameux complot, soit sur les déficiences et les maladresses de l’opposition. Pas un mot sur l’assise clanique du pouvoir, sur le libéralisme économique sauvage et ses réseaux mafieux, sur la dérive monarchique et le culte délirant de la personnalité, sur cinquante ans de despotisme prédateur et ses dizaines de milliers de victimes syriennes, libanaises, palestiniennes, irakiennes. Aucune réflexion non plus sur les forces sociales en présence, en dehors évidemment de la rengaine éculée d’un pays qui serait une juxtaposition de communautés ethniques et religieuses, et par conséquent ingouvernable démocratiquement. N’est-il pas irritant, et en même temps éclairant, que des militants de gauche ne se posent pas la moindre question sur les classes et les catégories sociales qui subissent le régime et le combattent, celles qui en profitent et s’y accrochent, et celles qui hésitent à s’engager d’un côté comme de l’autre ?
Ce qui rapproche, en fait, ces militants-là d’un dictateur sanguinaire comme Assad n’est pas à proprement parler politique, mais idéologique. C’est l’indéracinable culturalisme qui assigne aux autres peuples, consciemment ou inconsciemment, une culture à jamais différente de la nôtre, et qui leur colle à la peau comme une seconde nature. S’il est en France tout à fait naturel, quand on est de gauche, de défendre les acquis sociaux et les libertés individuelles et collectives, il est en revanche impensable, inouï, aberrant, contre nature, selon cette même gauche, de vouloir en Syrie vivre libres et égaux. Sauf, évidemment, quand on se laisse prendre dans les rets du « complot américano-saoudo-qatari »…

9 réflexions sur “La révolution syrienne et ses détracteurs

  1. Je pensais que ma position était claire. Je suis avec les Révolutionnaires. Assad doit partir au plus vite. Il n’y a aucune chance de dialogue avec ce boucher. Si c’est parce que je m’autorise à critiquer parfois la résistance, par souci de vérité, que tu as des doutes quant à mon engagement, détrompe-toi. J’ai pris mes distances par rapport aux « anti-impérialistes » purs et durs.
    Bien sûr que tout le monde manipule l’information à son avantage, mais pour moi, il y a les jeunes Syriens qui sortent à la rue au péril de leur vie, qui sont morts par centaines dans les prisons et les chambres de torture, qui préfèrent la mort à l’humiliation.

  2. Je me suis fait mal comprendre: ta position est très claire; c’est de la pertinence de cette position que je doute. Point n’est besoin d’être « anti-impérialiste pur et dur » que pour se demander quelle est la raison d’une telle unanimité de la diffusion d’informations détournées, inventées, ou au contraire omises, dans les organes de presse aussi bien occidentaux qu’arabes…

    Cet article du Monde diplomatique, dont je donnais le lien, a ceci d’intéressant qu’il n’est nullement idéologique, mais se contente de poser ces détournements d’informations dont nous sommes abreuvés. Malheureusement le site est payant, mais il n’est pas difficile, sur Internet, de trouver d’autres sources posant cette même question…

    De « jeunes Syriens qui sortent dans la rue », il y en a dans les deux camps, et probablement bien plus dans celui qui désormais regroupe ceux qui soutiennent Assad et ceux qui s’opposent à lui mais s’opposent plus encore à la rébellion dans la tournure qu’elle a prit. Et pour les morts c’est pareil.

    Bien à toi,
    Jérôme

  3. On ne va pas se disputer sur les chiffres. Bien sûr que des menhebaks s’accrochent à leurs privilèges ou à leurs craintes alimentées par la propagande officielle. (les Alaouites au poteau et les chrétiens à Beyrouth par exemple). Si tu crois que les clips sont tournés à Doha mettant en scène des figurants de manifs anti-Bachar, on arrête là tout de suite. Je te conseille des sites comme celui de Mounadil ou encore infosyrie. Tu y seras plus à l’aise. Si même Egalité à changé de monture, c’est qu’il y a de quoi.
    Quant à la tournure prise par les événements, tu veux que les gens se soumettent après les horreurs infligées au pays ? La rébellion armée est la seule issue à ce stade et si les révolutionnaires acceptent l’aide d’extrémistes, c’est parce que ce sont les seuls qui se soient manifestés et crois-moi j’aime aussi peu al Qaida que n’importe qui. .
    Tu pourrais aussi utilement lire http://www.renenaba.com/la-revolution-arabe-par-dela-ses-lignes-narratives/

  4. Bonsoir Annie,
    Merci pour les références, ces sites traduisent effectivement plus ce que je pense que la propagande officielle syrienne. Mais ce que j’ai du mal à comprendre, c’est pourquoi tu me conseilles ces sites, alors que ton blog s’apparente plutôt, quant à lui, à la propagande officielle occidentale et qatarie. Ta dernière annonce renvoie au site de la Défense française!
    En essayant de comprendre ta position, je pense à ceci: tu sais bien que la réalité est beaucoup plus complexe que les infos que tu donnes, mais tu penses que la seule solution est désormais une intervention massive. Est-ce cela?

  5. Ah bon… eh bien c’est dommage. Car je discutais sincèrement avec toi. Je te soumettais un article du Monde diplomatique: relaient-ils eux aussi la propagande assadienne?

    Dommage, car tu m’envoies dans les cordes sans rien expliquer. Tu me dis que je serai plus à l’aise sur ces sites que sur le tien: le but est-il d’être à l’aise? de ne parler qu’avec ceux avec lesquels on est d’accord? Il y aurait donc deux camps en guerre ici aussi, deux camp qui ne se parlent pas, ne s’expliquent pas, ne lisent même pas ce qu’on leur propose, mais se renvoient: « ici tu n’es pas chez toi, retourne avec tes pairs. » ?

    Je n’ai pas de convictions. Je cherche, dans le brouhaha, les voix qui me semblent valoir d’être écoutées.

    Quant aux positions d’Egalité, quelles étaient-elles et quelles sont-elles devenues? car je n’en sais rien.

  6. Tu as raison et on en reste là. Je ne discute pas avec les sionistes et je ne discute pas avec les partisans de Bachar. Je ne te souhaite pas l’expérience de Pierre Piccinin qui a trouvé son chemin de Damas via les geôles de Bachar.

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