Le cauchemar de Mark Zayyad


LE MONDE | 29.12.2012 à 20h36 Par Cécile Hennion (Lettre du Proche-Orient)

isaa

Le quartier d’Isaa, à Alep, le 23 décembre.

Comme beaucoup d’activistes syriens, il ne donnera pas sa véritable identité : “Vous pouvez m’appeler Mark Zayyad. Ma famille est originaire de Lattaquié, je suis né à Damas et j’ai grandi à Alep.” Mark est alaouite, tout comme la famille de Bachar Al-Assad et quelques gros bonnets du régime, ainsi que 10 % de la population. Mark est un activiste alaouite opposé au régime de Damas et, contrairement à un cliché largement répandu, ce n’est pas un cas isolé.

Dès 2004, alors étudiant en arts plastiques, il s’engage dans une association de jeunesse visant à promouvoir le développement culturel. Le jeune homme (il a 20 ans à peine) crée aussi son blog. Entre deux articles sur la peinture, il y commente la vie en Syrie et notamment les mouvements de la société civile du “printemps de Damas”. Pour lui et beaucoup d’autres, le printemps vire à l’hiver. Entre 2004 et 2009, plus d’une centaine de “cyberactivistes” sont emprisonnés.

Une voiture des services de sécurité attendait Mark devant son université, en juin 2007. Il est incarcéré et interrogé durant 23 jours. “Je n’ai pas eu les ongles arrachés, mais j’ai été torturé à l’électricité, raconte-il sans ciller. On m’accusait de collusion avec des forces étrangères, d’affaiblir le moral de la nation, d’avoir insulté le président… autant de clichés qui résument bien la paranoïa du régime.”

Libéré, Mark poursuit ses activités “d’une façon plus prudente, dans le secret”. En mars 2011, la révolution éclate. “Selon moi, le moment n’était pas propice, dit-il. Les Syriens sont restés dans l’ignorance de la vraie nature de ce régime. Nous étions face à un ensemble de groupes mafieux concurrents aux ramifications complexes, déterminés à s’allier pour garder le pouvoir. Personne en Syrie n’était prêt à affronter un tel monstre. Il était évident que ce régime réagirait de manière féroce.”

“A Alep, avec des camarades d’université, nous avons essayé de créer des mouvements, des débats, mais nous avons échoué. Les Aleppins avaient la ferme volonté de vivre tranquillement, ce que l’on peut comprendre. Les pouvoirs financiers de la ville se sont rangés aux côtés du régime par crainte du chaos. Avant 2012, la plus grosse manifestation n’a jamais rassemblé plus de cent personnes.”

“Comme de nombreux activistes syriens, je me suis ensuite opposé à la lutte armée. Nous pensions sincèrement qu’en poursuivant la lutte pacifique, nous aurions pu gagner notre liberté, alors que la confrontation militaire allait ruiner le pays. Ce qui s’est produit est plus dramatique encore. Les armes ont fait taire les voix modérées. La stratégie adoptée par l’Armée libre syrienne (ASL) s’est révélée destructrice et a contribué malgré elle à réaliser les desseins de division sectaire du régime.”

Il y a à Wadi Khaled, au nord du Liban, une famille de réfugiés syriens originaire de Tell Kalakh. La mère porte le deuil sur son visage quand elle évoque son mari, mort au combat. “Heureusement, dit-elle, qu’avant de tomber en martyr il a pu tuer plusieurs de ces salauds d’alaouites. Attendez ! Je vais vous montrer la vidéo.” Des images atroces de massacres visant l’une ou l’autre des communautés syriennes comme celle-là, il en existe plein dans les téléphones portables des réfugiés.

“Quelle que soit la religion des victimes, ou celle des tueurs, c’est le régime qui est coupable, assène Mark. A Homs, le régime a arrêté une dizaine d’activistes alaouites dès les premières manifestations. Ils ont réapparu sous forme de cadavres – un chaque vendredi -, avec dans la poche un papier proclamant : “Nous sommes sunnites et nous allons tuer les alaouites.” La manipulation était grossière mais elle a suffi, ici comme ailleurs, à semer la terreur et l’esprit de vengeance.”

“Les médias aussi sont responsables. Les statistiques montrent qu’au départ les chabbiha [à la solde du régime] n’étaient pas majoritairement alaouites. Dans les villes de Raqa, Idlib, Alep et quelques zones autour de Deir Ez-Zohr, ce sont les tribus qui ont participé aux tueries. Le visage des chabbiha a été alaouite parce que les médias en ont décidé ainsi. Aujourd’hui, oui, on peut dire que les chabbiha sont tous issus des minorités.”

Mark a fui Alep. “Mon père, fonctionnaire, est assigné à résidence par le régime, tenu dans l’ignorance de tout ce qui se trame. Mon frère de 14 ans a été enlevé, il y a deux mois, par une brigade islamiste. Il est probablement mort. Je n’ai emporté avec moi que le souvenir de nos petites manifestations : elles rassemblaient des Aleppins de tous horizons – Arabes, Kurdes, Arméniens, chrétiens, sunnites, alaouites, druzes… Elles représentaient ce que nous étions vraiment, nous les Syriens.”

“Tout ça n’est plus. La campagne d’Alep s’est vidée de ses minorités. Le même phénomène se produit à Damas. Les chiites et les alaouites d’Idlib ou de Homs se sont réfugiés sur la bande côtière autour de Lattaquié et dans le Wadi Nasara, formant aujourd’hui le bastion prorégime. Ailleurs, le drapeau noir des salafistes règne. Ces répartitions démographiques en disent long sur la mentalité qui dirigera l’avenir de ce pays. Comment ne pas voir que la violence se poursuivra après la chute d’Assad ? Il y aura peut-être une solution, mais elle sera longue et douloureuse. Quelque chose qui ressemblera au fédéralisme…”

“Tout ça n’est plus, répète le jeune homme avec amertume. Ce n’est pas seulement le peuple syrien qui a été massacré, mais son identité, son âme.”

hennion@lemonde.fr

Cécile Hennion (Lettre du Proche-Orient)

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