Le KKL et le prince Laurent: faut-il critiquer?


Faut-il brûler le KKL? Question incongrue, s’agissant d’un organisme environnemental israélien très populaire en Israël et reconnu dans le monde entier, ce dont attestent les innombrables personnalités les plus prestigieuses qui, depuis des décennies, sont allées planter un arbre en Israël lors de cérémonies organisées par le KKL.

Alors pourquoi sortir du lot le prince belge Laurent, second fils du roi, et évoquer un côté problématique à sa participation à une telle cérémonie la semaine dernière en Israël, comme Le Soir l’a fait? A dire vrai, s’il faut critiquer, selon certains, ceux qui s’associent au KKL (ou cautionnent son action) parce que cet organisme poserait problème, il n’y a en effet aucune raison d’isoler le prince Laurent. Dès lors, la vraie question est donc bien de savoir si le KKL est sinon “casher” du moins au-dessus de tout soupçon.

L’histoire du “Fonds national juif” ou KKL (Karen Kayemeth Leisrael, “Fonds pour l’existence d’Israël”) se confond avec celle du sionisme et, donc, avec celle d’Israël. Le KKL a donc été au coeur de l’épopée sioniste, vécue par ses protagonistes comme l’émancipation du peuple juif dont une partie croissante cherchait une solution radicale à l’antisémitisme qui sévissait en Europe. Mais l’histoire du sionisme, d’Israël, est aussi, en creux, celle du peuple palestinien, celle de sa dépossession, de son exil. Le KKL, comme acteur majeur du sionisme, occupe donc une place dans la part d’ombre de l’histoire d’Israël, celle dont les livres d’histoire officiels ne parlent guère…

Créé en 1901 à Bâle, en Suisse, à l’occasion du cinquième congrès sioniste, le KKL se voit confier la mission – sensible entre tous – de gérer “l’acquisition de terres en Palestine pour le peuple juif” en vue de l’installation future d’un foyer national juif. En 1948, au moment de la création d’Israël, environ 6% des terres de Palestine avaient été acquises pour les colons juifs venus du monde entier mais principalement d’Europe. Ce chiffre, frustrant du point de vue des sionistes, doit sa modestie à la résistance des populations arabes locales et aussi aux restrictions imposées par le mandat britannique sur le pays entre 1918 et 1948.

Mais la “guerre d’indépendance” gagnée cette année-là (qui correspond à ce que les Palestiniens appellent la « nakba », la catastrophe) par les sionistes qui devenaient ainsi israéliens va considérablement augmenter les possibilités d’expansion des terres contrôlées par le KKL, alors qu’il prend une part active à la construction de tout un pays qui vient de naître.

La “loi sur les propriétaires absents” de 1950 l’aide ainsi à bientôt contrôler 13% des terres. Cette loi est destinée à saisir les propriétés de personnes dont l’Etat constate l’absence. Chassés manu militari ou fuyant les combats et les exactions, quelque 750.000 Palestiniens ont quitté leur domicile pendant la “nakba”. Il ne leur sera plus jamais permis de revenir. C’est l’origine de la question des réfugiés… et de la loi sur les propriétaires absents.

Les responsabilités foncières du KKL vont encore se renforcer en 1961 quand, avec la création d’un organisme public chargé de l’administration des terres, l’ILA (l’Autorité foncière d’Israël), le KKL, organisme privé qui remplit des missions pour l’Etat, se voit confier la désignation de la moitié des membres du conseil d’administration de l’organisme créé. Dorénavant, le KKL aura sa part dans la gestion de… 93% des terres en Israël. Quant aux 150.000 Palestiniens restés en Israël en 1948, ils sont devenus 1,4 million aujourd’hui, soit 20% de la population, mais ils ne disposent plus que de 3% des terres.

Le KKL, parmi ses tâches, va se spécialiser dans la création de forêts, parcs naturels, zones vertes qui font les délices des Israéliens, mais qui sont souvent édifiés sur les vestiges de villages palestiniens rasés après l’indépendance. Cette dernière observation est courante en Israël puisque entre 400 et 500 villages ont subi ce sort funeste à l’époque. Certains considèrent ainsi que le KKL porte sa part de responsabilités dans une entreprise de discrimination voire d’”épuration ethnique” avant même que l’expression existât.

Voici ce qu’écrivait en 2010 l’activiste des droits de l’homme Jeff Halper, coordinateur du Comité israélien contre la démolition de maisons : « Le Fonds national juif (KKL, NDLR) est responsable de l’allocation des terres en Israël. A ce titre, c’est un pilier du système d’apartheid toujours croissant ici. Parmi ses plus récentes activités figure la plantation d’une forêt pour recouvrir un village bédouin dans le Néguev dont les résidents ont été évacués de force. Il est en fait engagé dans différentes exercices de plantations qui le classent comme organisation environnementale, alors qu’en fait son but est de sécuriser la terre d’Israël, si pas toute la Palestine, pour les juifs uniquement. C’est son rôle historique et cela le reste ».

Ajoutons que les Palestiniens accusent le KKL d’opérer en territoires occupés depuis 1967 (Jérusalem-Est et la Cisjordanie en l’occurrence) à travers sa filiale Himnuta, qu’il contrôle totalement.

Alors, si le KKL peut se prévaloir, selon ses propres statistiques, d’un bilan impressionnant – plantation de 230 millions d’arbres, aménagement de 400 parcs et forêts, constructions de 7.000 km de routes, terrassement de plus de 1.000 localités, etc. – il est possible d’avoir de son action une vision complète et nuancée qui dépasse, et de loin, l’image d’un organisme voué à la seule cause écologique.
BAUDOUIN LOOS

Publié dans Le Soir du lundi 24 juin 2013

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