Avec les «printemps arabes», Al-Jazira a perdu sa crédibilité


Publié le 26 juillet 2013 par Baudouin Loos

Qu’est-il donc arrivé à Al-Jazira ? La grande chaîne arabe d’information en continu diffusée depuis Doha, au Qatar, qui s’était rendue célèbre en affichant depuis sa création en 1996 une revigorante liberté de ton n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il est bien loin le temps où les Arabes se réjouissaient de voir et entendre des débats contradictoires impossibles sur leurs chaînes nationales. Pour d’innombrables téléspectateurs, la chaîne par satellite a perdu toute crédibilité et n’est plus qu’un organe de propagande au service de l’islamisme promu par le Qatar.

Les derniers événements en Egypte semblent avoir achevé de convaincre beaucoup de sceptiques. La couverture des manifestations monstres du 30 juin contre le président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, suivies par le populaire coup d’Etat du 3 juillet a en effet été tronquée, de l’avis même de plusieurs collaborateurs de la chaîne sur place.

« Il y a eu onze démissions au bureau du Caire en protestation contre la partialité de la chaîne, nous confirme de Doha un ancien de la télévision resté proche de ses confrères. Le plus haut gradé des démissionnaire est le producteur Ossama Radhi, un Egyptien, qui est considéré comme un pilier de la chaîne. L’atmosphère n’a jamais été aussi tendue. Les journalistes sont divises en deux clans qui se disputent sur Facebook (les pro et les anti-Frères musulmans), à tel point que le directeur général par intérim, l’Algérien Mustapha Soueg, a dû adresser une lettre interne afin de les exhorter à être sereins dans leurs polémiques sur ce qui se passe en Egypte. »

L’un des démissionnaires, Wasam Fadhel, a expliqué sa démission sur Facebook : « Al-Jazira ment ouvertement. Ils diffusent de vieux enregistrements de la place Tahrir vide, et disent que les images ont été tournées peu auparavant, et ils passent ces images pendant des heures. (…) Malheureusement, je travaillais dans un endroit que je pensais crédible, mais je comprends enfin que sa crédibilité était fondée sur une position politique détestable ».

Mais il y a bien eu évolution. Al-Jazira a changé. « La chaîne a perdu une partie de sa crédibilité avec le conflit en Libye, nous explique Akram Belkaïd, l’un des meilleurs journalistes et observateurs algériens, quand elle s’est résolument rangée aux côtés des rebelles. Beaucoup de ses spectateurs habituels au Maghreb n’ont pas admis ce parti-pris. Déjà, son silence à propos de la répression au Bahrein avait eu un impact négatif. Mais la chaîne bénéficiait de l’aura de ses couvertures des événements tunisiens et égyptiens. La couverture de la chute de Ben Ali et de Moubarak aura été ses derniers grands moments de journalisme “objectif”

Après la Libye, il y a eu le conflit syrien. C’est peu dire qu’Al-Jazira est aux côtés des insurgés alors que, dans le monde arabe, il existe un fort soutien à Assad (notamment au Maghreb). Là aussi, Al-Jazira apparaît partiale et non professionnelle Pour finir, elle a tenté jusqu’au bout de défendre Morsi, n’hésitant pas à donner des consignes en ce sens à ses reporters en Egypte. »

Mais pourquoi Al-Jazira a-t-elle donc viré sa cuti ? « Je défends la chaîne, très professionnelle, jusqu’en 2011, jusqu’à la fin de la révolution en Egypte, confie un ex-correspondant de la chaîne dans une grande capitale européenne. Après, il y a eu des directives d’en haut. Du palais. Il fallait privilégier l’islamisation de la société arabe. Les méthodes ont fondamentalement changé, on nous disait ce qu’il fallait dire, c’est devenu très difficile de travailler. Ils ont donc dû engager des jeunes, malléables, beaucoup d’anciens sont partis. »

Pour notre interlocuteur préférant l’anonymat, une réunion à Doha a été décisive. « Il y a d’abord eu la ‘démission’ du directeur Wadhah Khanfar, une forte personnalité palestinienne, en septembre 2011. En janvier 2012, ils ont réuni les chefs de bureau. Le nouveau directeur, cheikh Hamad ben Jassem al-Thani, de la famille de l’émir, leur a indiqué qu’ils mèneraient dorénavant la chaîne comme ils le voulaient, qu’elle était de toute façon devenue incontournable. »

Pour un résultat, donc, qui est dénoncé un peu partout. La chaîne, qui disait rassembler 50 millions de téléspectateurs tous les soirs, déçoit ses plus ardents défenseurs. Comme l’intellectuel tunisien Anouar Moalla, consultant dans la communication. « Je ne comprends plus cette chaîne, surtout depuis le départ de son directeur, Wadhah Khanfar. Certains pensent que c’est une dérive incontrôlée. D’autres y voient une évolution préméditée, planifiée de longue date. Porteuse, pendant des années, des espoirs des élites et des populations arabes, elle offre aujourd’hui le spectacle d’un lamentable échec. L’école de journalisme honnête et professionnel qu’elle était n’est plus aujourd’hui que l’outil performant d’une vaste conspiration, pour perpétuer la malédiction qui poursuit le monde arabe depuis des siècles. »

Il devient même malaisé de trouver des défenseurs de la chaîne qatarie. Salam Kawakibi, un politologue syrien exilé et proche des rebelles, tient néanmoins à apporter ses nuances. « La critique est nécessaire, nous écrit-il. Cependant, il semble qu’Al-Jazira devienne une cible facile pour certains dès qu’elle s’éloigne de leurs vues politiques. (…) Même si, dans le cas syrien, elle a mis l’accent sur les composantes islamistes de la contestation, il est très injuste de la condamner. C’est un organe médiatique professionnel avec des penchants politiques et sociétaux précis qui ne sont pas les miens. Et alors? Vous en connaissez des médias puissants et neutres? Il est d’ailleurs à observer que plusieurs de ses détracteurs actuels ne critiquaient pas quand la chaîne épousait leurs causes respectives. »

BAUDOUIN LOOS

Publié dans “Le Soir” du 25 juillet 2013.

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