Les derniers jours de Lumumba, l’homme traqué


COLETTE BRAECKMAN avec V.K.

Farouche partisan de l’indépendance du Congo, Patrice Lumumba a probablement signé son arrêt de mort le jour-même où celle- ci a été effective. Son discours du 30 juin 1960 dans lequel il raconte les souffrances infligées par le colonisateur heurte les Belges.

En quelques semaines, les ennuis ne vont pas tarder à s’accumuler pour le nouveau Premier ministre : mutinerie de la force publique ; sécession du Katanga déclarée par Moïse Tshombe, leader anti- communiste ; création de l’Etat autonome du Kasaï par Albert Kalonji, ex-compagnon de lutte de Lumumba.

Le 5 septembre, le président Kasa-Vubu révoque Lumumba et le 14, le colonel Mobutu prend le pouvoir. Patrice Lumumba est abandonné de tous : alors que ses partisans se sont organisés et ont fui vers Stanleyville (Kisangani), il se réfugie dans sa résidence de Léopoldville où il demande la protection des Nations unies.

En réalité, il est cerné par un double cordon : les Commissaires généraux mis en place par Mobutu ont décidé son arrestation et des militaires congolais entourent la maison. A quelques mètres, des Casques bleus veulent prévenir l’élimination du Premier ministre et empêcher ses partisans de se réorganiser. Immobilisé, deux fois prisonnier, Lumumba n’a rien perdu de ses talents.

Ayant réussi à convaincre à sa cause les militaires qui l’entourent, il décide de rejoindre ses partisans à Stanleyville, et dans la nuit du 27 au 28 novembre 1960, recroquevillé dans le coffre d’une voiture, il réussit à tromper la vigilance de tous.

Au lieu de foncer en direction du Haut-Congo, de semer au plus vite les soldats qui le traquent et les hélicoptères que la CIA met à la disposition de Mobutu pour repérer son convoi, Lumumba, qui est resté un homme politique, un tribun, traîne en chemin. Il harangue les paysans qui le reconnaissent et l’ovationnent, il rencontre un colon belge et prend le temps de lui expliquer son combat, et, alors qu’il a franchi la rivière Sankuru à Lodja, il n’hésite pas à retraverser le fleuve pour attendre son épouse Pauline qui a pris du retard.

C’est l’erreur fatale : le 2 décembre, l’armée congolaise le rattrape, le ramène à Léopoldville d’où il est envoyé au camp militaire de Thysville (aujourd’hui Mbanza Ngungu), gardé par les militaires congolais. ALéopoldville, les commissaires généraux s’inquiètent de l’ascendant du détenu, qui pourrait bien inciter les soldats à se mutiner et convaincre l’ONU de le remettre en liberté.

A Bruxelles, le ministre d’Aspremont Lynden souhaiterait une solution plus définitive. A toutes fins utiles, la Banque centrale pour le Congo belge et le Rwanda Urundi a versé un crédit spécial de 500 millions de FB à l’intention des Commissaires généraux qui ne resteront pas longtemps des étudiants désargentés.

Depuis Bakwanga au Sud-Kasaï, Albert Kalonji, malgré la haine qu’il éprouve envers son ancien allié, refuse qu’on lui envoie l’encombrant « paquet ». C’est le 17 janvier que Patrice Lumumba, ses deux ministres Mpolo et Okito entament leur dernier voyage, en direction du Katanga.

Les pilotes belges du DC4 de la Sabena ferment la porte de communication avec la carlingue et se bouchent les oreilles pour ne pas entendre les cris des prisonniers. Lumumba et ses compagnons sont en mauvais état lorsqu’ils sont amenés dans la maison Brouwez où sont déjà les durs du régime katangais, rejoints par leur Premier ministre Tshombe.

Après avoir été frappés par ces Katangais – son sang éclabousse leurs costumes – Lumumba et ses compagnons sont emmenés à 50 km d’Elisabethville et exécutés dans un coin de brousse sans même le simulacre d’un procès. Le commissaire de police belge Verscheure, qui a assisté à l’exécution, note dans son carnet : « 21 h 43 : dood »… Plus tard, un policier belge, Gerard Soete, avouera avoir dissous les corps dans l’acide et conservé deux dents en guise de souvenir. ■

Le Soir du 23 juin 2010, pp. 2 &3

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