Tunisie. Emel Mathlouthi : « La morphine qu’on nous injecte depuis 23 ans ne suffit plus à calmer notre douleur »


11/01/2011

La chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi, récemment récompensée par le prix Music & You/Mondomix, a accepté de répondre à nos questions sur les émeutes et la répression qui secouent la Tunisie.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelles nouvelles as-tu de Tunisie ces derniers jours ?

Entre 20 et 40 morts lors des derniers affrontement avec la police, plusieurs manifs ont éclaté dans tout le pays, surtout dans les universités et les lycées, résultat ils ont suspendu tous les cours jusqu’à pas de date, et Facebook est à moitié censuré. Ils ont egalement retiré le chef d’Etat Major de l’armée….


Comment a démarré le conflit qui oppose le gouvernement à la population ?
Ce n’est qu’un résultat logique d’une mauvaise politique du gouvernement, mise en place suite aux directives d’un dictateur, instrumentalisé par un système mafieux et affiné par des cadres de haut niveau de technicité. Le suicide de Mohammed Bouazizi (à Sidi Bouzid) en s’immolant par le feu par désespoir, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ce jeune diplômé au chômage vendait des légumes et la mairie les lui a confisqués. Il n’a trouvé aucune issue. Ceci, évidemment, n’est pas le premier cas d’immolation par le feu, quelques autres suicides ont suivi, un autre s’est électrocuté, un autre s’est jeté dans un puit, etc. A partir de là, les population du centre-ouest et du sud se sont soulevées car ce sont des régions complètement délaissées

Que demande la population ?
Elle demande son droit au travail, son droit a l’expression, son droit au choix de son représentant et maintenant elle demande le démantèlement du gouvernement actuel et du parti au pouvoir, ainsi que des mafias autour qui sucent le sang du peuple. Et surtout le départ du Président imposteur ! Ce qu’elle demande réellement, c’est de passer à autre chose, nous avons un besoin vital de respirer un nouvel air d’espoir, nous avons besoin de nous exprimer. Ce n’est pas de la démagogie, le peuple dit aujourd’hui  : « la morphine qu’on nous injecte depuis 23 ans ne suffit plus à calmer notre douleur ».

Tu étais en Tunisie en fin d’année, as-tu senti les événements venir ?
Les événements ont eu lieu pendant que je faisais mes concerts et nous n’avons rien compris. Nous ne pensions pas que ça allait prendre une telle ampleur. En réalité, personne ne pouvait comprendre. Nous avons tous été surpris par cette lame de fond.

Vu d’ici le mouvement semble émaner de la jeunesse, est-ce une réalité ?
C’est une réalité logique car 48 % de la population a moins de 35 ans. Mais ce ne sont pas seulement les jeunes qui sont concernés, des femmes, des hommes sont sortis aussi dans la rue pour exprimer leur colère.

Les manifestants sont ils soutenus par la population ?
Le mouvement actuel est général, toute la Tunisie, de l’intérieur à l’extérieur, est solidaire. Cela faisait longtemps, j’en suis heureuse.

Y a t’il une émergence d’un contre pouvoir structuré ?
Il y a quelques partis d’opposition dont le travail a toujours été pénible en raison de la situation. Aujourd’hui, je pense qu’ils ont été un peu dépassés par les événements, nous espérons qu’ils auront vite une perspective à nous présenter, nous comptons sur eux.

Est-ce que celà peut profiter aux mouvements islamistes ?
Je pense que ça a toujours été le piège et l’excuse du pouvoir en place soutenu par l’occident. La Tunisie est capable de se soulever sans qu’aucun mouvement islamiste ne profite de la situation, nous en voyons la preuve depuis le 17 décembre. Vive la Tunisie libre et laïque !

Comment les manifestants s’organisent ?
Tout est spontané, les gens s’expriment et sortent dans la rue crier leur colère.

Quels sont leur relais d’informations?
Les gens filment avec leur portables et balancent ça sur le net comme ils peuvent, El Jazira a réagi, France 24 aussi. Nous espérons que les reporters vont se déplacer en masse et que les médias français et tunisiens vont se bouger !

Face à la répression, quelles sont les réactions?
Les gens sortent manifester et crient des slogans de colère et de désespoir, la solidarité s’étend à tout le pays. A Paris, nous manifestons ce soir (11 janvier)  devant l’ambassade tunisienne ! Et nous attendons de voir quelle perspective va émerger. Mais, en résumé, nous n’avons plus peur aujourd’hui. La morphine ne fonctionne plus.

A ton avis jusqu’où penses-tu que cela puisse aller?
Ca peut aller trés loin et je l’espère ! « Akahaw/yezzi » (« ça suffit »)  comme on dit chez nous, « it’s time for Tunisia to change » et radicalement !
Nous avons besoin de démarrer une nouvelle ère, nous avons besoin de dirigeants transparents et soucieux du peuple qui puissent permettre à la Tunisie de reprendre son éclat et sa liberté.

Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM

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