Bref, j’ai passé deux mois en Syrie


anniebannie : c’est exactement comme ça et moi je n’étais même pas journaliste

Max Mustang

Mis en ligne le 17/12/2011

Le quotidien d’un reporter “incognito”. Un parcours entre survie et paranoïa.

Fin août 2011. J’entre en Syrie avec un visa d’étudiant, aimablement délivré par l’ambassade de Syrie à Bruxelles. « Bon voyage en Syrie », m’avait souhaité l’employé avec un demi-sourire. Malgré l’interdiction faite aux journalistes étrangers d’entrer sur le territoire, ils étaient nombreux à correspondre depuis Damas « undercover« , rivalisant d’excuses loufoques pour justifier leur présence. Sur place, pourtant, personne n’était dupe. Du concierge de l’immeuble à l’épicier du coin, tout le monde pouvait potentiellement être un informateur des services secrets et faire rapport sur nos allers et venues. Très vite, la méfiance s’est imposée comme une règle de vie, et toute amitié sincère fut rendue à peu près illusoire.

Il fallait tout dissimuler, toujours, tout le temps. Jongler entre deux ou trois pseudonymes, avoir tout en double : boîtes mail, comptes Facebook et Skype, numéros de téléphone. Détruire ses carnets de notes, vider son disque dur. Tenir pour un informateur des services secrets celui qui la veille encore était votre contact privilégié. Ne plus répondre au téléphone à l’un, ne plus en appeler un autre. Changer d’appartement toutes les trois semaines. Fuir un colocataire « mouillé », risquer d’en mouiller d’autres en emménageant avec eux. Etre accusé d’être un salaud en leur dissimulant vos vraies activités, penser que ces salauds vous dénonceraient si vous leur disiez la vérité. Etre accusé de mettre vos contacts en danger en les pressant de témoigner, être critiqué pour être trop prudent.

Voilà à quoi ressemblait notre vie de journalistes « embarqués » en Syrie. Au début, vous faites face. Après un temps, vous vous engluez. Le risque est de se laisser endormir totalement. Relâchez votre attention pour une soirée ou pour une phrase : trop tard, vous êtes pris. — « Ce soir-là, vous étiez en compagnie de X à tel endroit, et vous lui avez dit ceci à propos de la Syrie. » « Non, je n’ai jamais rencontré cette personne. »« C’est étrange, parce que nous avons ici un enregistrement de votre conversation. » Histoire vécue par un confrère arrêté début novembre, qui n’aurait pas imaginé que les services de renseignements puissent avoir dressé un inventaire aussi complet de tous ses déplacements, rencontres et coups de fils au cours des deux derniers mois. Qui n’aurait pas imaginé non plus que derrière ses sourires affables, le propriétaire de son appartement avait donné son signalement aux hommes du renseignement.

En Syrie, vous ne pouvez jamais savoir pour qui roule votre voisin : pour un camp, pour l’autre, éventuellement pour les deux. Vous ne pouvez jamais savoir si vous êtes surveillé, mais vous devez toujours supposer que vous l’êtes. De toute façon, vous avez entendu assez d’histoires sur la cruauté qui règne dans les prisons syriennes pour éviter à tout prix de vous y retrouver un jour, bien qu’en règle générale les « étrangers » y soient mieux traités.

Au bout du compte, vous adoptez la même attitude que celle que vous aviez décriée chez les autres : vous vous emmurez dans l’immobilisme, vous vous réfugiez dans le silence, et si on vous demande ce que vous pensez de Bachar al-Assad, vous vous risquez tout juste à dire que c’est « un-type-bien-mais-mal-entouré ».

Au final, je me suis résigné à plier bagages et à fuir au Liban avant d’être arrêté – la fuite est un privilège réservé aux étrangers ; c’est pour les Syriens un rêve auquel beaucoup ont cessé de croire. Mais une fois dissipé le soulagement de la libération, vous réalisez que la paranoïa dans laquelle vous aviez vécu en Syrie continue à vous habiter.

En marchant dans les rues de Beyrouth, vous vous surprenez encore à vous retourner lorsque vous entendez l’accent de Damas et à soupçonner l’inoffensif passant d’être un agent syrien. Vous retrouvez dans un café des journalistes croisés en Syrie, et vous parlez spontanément un ton plus bas lorsque vous prononcez le mot « Assad », en jetant des coups d’œil furtifs par-dessus votre épaule.

S’il me fallait retenir une seule chose de ce que j’ai vécu en Syrie, je dirais ceci : la pérennité du régime syrien tient très certainement aujourd’hui à l’usage immodéré qu’il fait de la violence pour se maintenir en place. Toutefois, sur la distance, elle tient plus fondamentalement encore à ce carcan psychologique qu’il est parvenu à imposer à tous les Syriens, qui les maintient dans une peur constante et qui les réduit durablement au silence.

Ce constat rend encore plus extraordinaire le courage de ces Syriennes et Syriens qui sont précisément parvenus à briser les barreaux de cette prison mentale dans laquelle ils ont été enferrés durant des décennies. Pleuvent les balles, ils n’ont plus peur. Résonne dans les rues le mot « liberté », ils ont mis fin au silence. Au cours des deux mois que je viens de passer à leurs côtés, nombreux ont été ceux à m’avoir ainsi confié cette réflexion étonnante : « Le régime peut bien continuer ses exactions. Pour nous, il est déjà tombé. »

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