« Espérons qu’un putsch alaouite abrège le conflit »


Le père Paolo a été expulsé de Syrie en juin. Un témoignage édifiant…

Baudouin Loos

ENTRETIEN

Il a décidé de ne pas se taire. De crier, même, au besoin. Le père Paolo Dall’Oglio a été expulsé de Syrie en juin dernier. Ses positions ne plaisaient pas à Damas. Ni, sans doute, à la hiérarchie chrétienne locale. Ce jésuite polyglotte né à Rome en 1954 a vécu

l’essentiel des trente dernières années en Syrie. Plus précisément au monastère de Mar Moussa, une ruine qu’il a rénovée pierre après pierre pour en faire un centre de rencontres.Le père Paolo est en nos murs. Conversation avec un homme qui a banni la langue de bois.Quand vous êtes arrivé en Syrie, en 1981, ce pays était déjà en proie à des troubles sanglants, aviez-vous déjà une perception politique des choses ?

A l’hiver 1982 le massacre de Hama a eu lieu [entre 10.000 et 30.000 habitants tués par le régime qui réprimait une révolte des Frères musulmans, NDLR]. Ce sont des souvenirs forts. J’ai toujours eu une attention aiguë pour les questions politiques, un vrai intérêt immédiat pour la politique des « petits faits » : j’ai voulu impliquer la société locale à la restauration du monastère, j’ai essayé de préparer une évolution souhaitable, notamment en sensibilisant sur l’environnement, en luttant contre la désertification, pour le tourisme religieux, pour que les relations entre chrétiens et musulmans ne soient pas laissées aux théologiens mais recherchées par la base…

Mais vous avez eu des ennuis. Vous êtes trop indépendant ?

Ah ! je suis peut-être destiné à être trop libre et trop original ! (sourire). J’ai souvent dit qu’être toléré représentait le plus haut niveau d’approbation que je pouvais espérer ! Dès mon arrivée, le fait d’utiliser la Bible a scandalisé des nationalistes antisionistes parce que c’était « le livre de l’ennemi ». D’autres, aussi proches du régime, me reprochaient d’œuvrer pour le rapprochement entre chrétiens et musulmans. Je suis réformiste et ma hiérarchie était au courant de mes critiques envers ceux, parmi elle, qui sont proches du régime et corrompus. En 2010, les autorités ont fermé le parc culturel et spirituel de Mar Moussa, mis fin au dialogue interreligieux, sans explications.

Qu’avez-vous pensé quand les Tunisiens et les Egyptiens se sont révoltés contre leurs tyrans en janvier-février 2011 ?

A l’été 2010, j’ai écrit un article dans lequel je voyais venir les grands chambardements et mêmes des suicides. J’ai eu les larmes aux yeux quand j’ai vu les Syriens manifester, je savais que la répression serait féroce bien que ces manifestations étaient strictement pacifiques. Au début, les gens ont fait preuve de retenue car les Syriens avaient une peur immense d’être condamnés à une guerre civile, à un bain de sang. J’espérais que le président Bachar el-Assad et sa femme choisissent le bien de l’Etat plutôt que la survie du régime. Sans illusion : j’ai dit à l’ambassadeur de France, en janvier 2011 que, sans miracle, nous allions avoir 20.000 morts et la division du pays.

Parmi les chrétiens syriens, les peurs concernent le plus souvent l’extrémisme musulman…

Oui, j’ai d’ailleurs toujours compris ces craintes. Mais n’oublions pas que l’islamisme est pluriel et que quand les responsabilités de la gestion publique leur revient l’attitude modérée l’emporte. Or la peur phobique de l’extrémisme musulman mène à des discours cyniques de certains, qui justifient la répression féroce… Mais les chrétiens syriens ont donné, comme les autres communautés, leur lot de prisonniers politiques, d’exilés, etc., depuis des décennies. Certes, la hiérarchie chrétienne locale soutient organiquement le régime, c’est la doctrine efficace du régime, celle de la soumission à la force. Les pasteurs chrétiens doivent s’exprimer en faveur du régime, ceux qui se taisent sont déjà très courageux !

Il y a aussi des chrétiens qui militent pour le régime, comme sœur Agnès Mariam de la Croix…

J’appelle ceux-là des négationnistes. Comme Thierry Meyssan, un ami de sœur Agnès justement, qui remet en question les attentats du 11 Septembre. Il y a même eu un évêque syrien, proche du régime, qui a prétendu que Jésus n’était pas juif !

Que vous disaient les Syriens que vous rencontriez avant votre expulsion ?

Il y avait ceux qui pleuraient leurs morts. Ceux qui voulaient partir. Il y avait l’angoisse des agents du régime venus confesser leurs doutes, l’angoisse des conscrits envoyés assurer la répression et qui découvraient les mensonges d’Etat, cet Etat qui tire sur son peuple. Des jeunes m’ont aussi dit : « quelle joie d’aller manifester pour la première fois, de braver les tireurs d’élite pour crier “liberté ! liberté !” ».

Quels rapports entretenez-vous avec l’Eglise, à Rome ?

Je crois que je suis aimé, toléré et… marginalisé. Malgré mon doctorat en dialogue islamo-chrétien, je n’ai jamais été invité pour débattre du sujet à Rome. Aurais-je trop mauvais caractère ? En tout cas, il y a des prudences qui ne mènent nulle part. Mais si je suis un hérétique, qu’on me condamne ! Il est vrai qu’on ne m’a pas enjoint l’ordre de me taire. Parce qu’on sait que mon obéissance est celle que je dois au sang de nos martyrs et que mon but est de sauver la Syrie de la guerre civile.

Comment arrêter l’horreur ?

Il faut pousser la diplomatie à protéger le peuple syrien, la communauté internationale doit empêcher les massacres. Une zone d’interdiction aérienne est-elle impossible sans l’aval de l’ONU ? Il faudrait certes conscientiser la Russie et l’Iran, les appuis du régime. Mais aussi impliquer des pays comme le Brésil, l’Afrique du Sud, plus à même que les Occidentaux de protéger le peuple syrien. En tout cas, il est immoral de, comme le font certains, miser sur une longue guerre civile de faible intensité qui affaiblirait les Arabes. Les risques sont grands : une division en quatre de la Syrie, puis celle du Liban en six, celle de l’Irak en trois…

Quelle Syrie voyez-vous demain ?

Une Syrie démocratique et consensuelle est possible, dans le respect des spécificités. A court terme, je ne puis qu’espérer un… putsch des Alaouites (la minorité religieuse dont procède le régime, surreprésentée dans la hiérarchie militaire, NDLR) contre le régime ; ils feraient alors allégeance à la révolution…

Mais faut-il intervenir en Syrie pour aider les insurgés ?

Le pape vient de dire au Liban qu’il ne fallait pas vendre d’armes aux belligérants. Bien. Mais payer des armes à un peuple qui lutte contre un génocide, c’est autre chose ! D’ailleurs le pape a dit le bien-fondé des revendications démocratiques. Employons une image : n’aurait-on pas dû parachuter des armes aux prisonniers d’Auschwitz ? Le sort du peuple syrien ressemble à celui des insurgés polonais de Varsovie en 1944, qui mouraient sous les balles nazies pendant que l’Armée rouge soviétique regardait sans bouger depuis la rive orientale de la Vistule…

BAUDOUIN LOOS

« LE SOIR » du 17.09.2012

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