Cri d’alarme des artistes tunisiens contre les salafistes


mercredi 19 septembre 2012, par La Rédaction

Quelques heures avant la représentation le mois dernier de la pièce de Lotfi Abdeli, « Fabriqué en Tunisie, 100% halal », des centaines de musulmans salafistes ont occupé le théâtre en plein air où devait se tenir le spectacle, le jugeant blasphématoire envers l’islam, et se sont mis à prier.

La pièce, une satire politique et religieuse, a dû être annulée. Ce n’était pas la première fois que des extrémistes religieux font annuler des pièces d’Abdeli, acteur et dramaturge connu pour ses critiques envers l’ancien président Ben Ali, avant le « printemps arabe ».

Lors du festival de Hammamet organisé la semaine dernière, Abdeli a dû se faire accompagner par des gardes du corps.

« J’ai reçu des menaces de mort (…) Le gouvernement garde le silence et ne nous protège pas », témoigne-t-il, ajoutant que la police a commencé à refuser d’assurer la sécurité de ses représentations après qu’il a tourné en dérision les forces de l’ordre dans une de ses pièces.

« Je n’ai pas peur des menaces ni de me faire attaquer, mais je crains vraiment pour notre liberté d’expression et notre créativité, les seuls bénéfices que nous avons tirés de la révolution », ajoute-t-il

« Je ne suis pas satisfait de la situation des intellectuels tunisiens aujourd’hui : menacés, battus et empêchés de se produire. Je me sens acculé mais je ne resterai pas silencieux. »

Le rôle de l’islam dans la société est la question qui divise le plus la population tunisienne depuis la « révolution du jasmin » l’an dernier.

Le gouvernement de coalition dirigé par les islamistes modérés d’Ennahda doit trouver un savant équilibre entre les conservateurs, qui considèrent la révolution comme une occasion d’exprimer l’identité religieuse du pays, niée sous Ben Ali, et les laïques, qui entendent élargir la liberté d’expression.

Des milliers de salafistes ont attaqué vendredi l’ambassade des Etats-Unis à Tunis pour protester contre le film islamophobe réalisé aux Etats-Unis et dont un clip est paru sur internet.

Nombre de Tunisiens craignent que leur pays, longtemps vu comme un modèle de laïcité au Maghreb, ne cède à la pression des salafistes et ne finisse par interdire des films, des pièces de théâtre ou des concerts, et par censurer des expositions.

Les tenants de la ligne radicale de l’islam ont réussi ces dernières semaines à faire interdire des spectacles au motif qu’ils violaient les principes de l’islam.

Le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a annoncé que douze événements culturels avaient été annulés cet été pour des raisons de sécurité, après les menaces proférées par des groupes salafistes. Il a déposé six plaintes contre ces groupes.

« J’ai peur que les salafistes ne finissent par dominer le paysage culturel », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse organisée ce mois-ci.

Les salafistes, qui souhaitent voir la Tunisie régie par la loi islamique, ont empêché un groupe de musiciens iraniens de se produire lors d’un festival de musique soufie à Kairouan, pendant le mois sacré du ramadan. Un autre festival a été annulé à Sejnane, des islamistes ayant jugé inacceptable qu’il ait lieu pendant le ramadan.

En juin, des salafistes ont fait irruption dans une galerie de La Marsa, un quartier huppé de Tunis, et vandalisé des oeuvres d’art jugées insultantes. Des émeutes avaient alors éclaté pendant plusieurs jours, faisant un mort et une centaine de blessés.

Ces incidents montrent à quel point les salafistes parviennent à exercer leur influence malgré leur faible nombre. Ils sont évalués à quelques milliers sur une population totale de 11 millions d’habitants.

La principale organisation salafiste, Ansar al Charia, refuse de communiquer avec les médias. Mais Ridha Belhaj, qui dirige le parti Hizb Attahrir, partisan de l’imposition de la loi islamique, estime que certains artistes cherchent à provoquer des conflits avec les islamistes pour grossir le problème.

« Certains de ces intellectuels tentent d’apparaître comme des victimes », dit-il. « Nous sommes contre la violence. Nous ne devons pas arrêter les concerts, qui devraient permettre aux gens de se rendre compte par eux-mêmes à quel point ces spectacles sont insultants. »

Les artistes réclament quant à eux un renforcement des peines à l’encontre de ceux qui font obstacle à la liberté artistique. L’Union des auteurs tunisiens demande que la nouvelle Constitution qui doit être promulguée en fin d’année inscrive dans les droits fondamentaux la liberté de création.

En attendant, les attaques contre les artistes se poursuivent. Le mois dernier, le poète Sgair Awled Ahmed a dit avoir été frappé par un groupe de barbus pour avoir écrit un poème critiquant les islamistes.

« Ces gens ne connaissent pas le langage de la plume ou du débat mais seulement celui de la force, du coup de poing et du tabassage », a-t-il dit. « 2012 une année noire pour la culture, et notre liberté de création se trouve dans un état critique (…) Les salafistes et Ennahda se partagent les rôles pour étouffer les libertés. »

Ennahda envisage en effet de faire adopter une loi qui pénaliserait les insultes aux principes religieux, y compris dans les oeuvres d’art.

Certains artistes sont déjà aux prises avec la justice. C’est le cas de la peintre Nadia Jelassi, accusée d’atteinte à l’ordre public après avoir exposé des peintures de femmes voilées. Selon ses avocats, elle pourrait être condamnée à cinq ans de prison.

« Je suis choquée. On m’a demandé quelles étaient mes intentions à travers ces oeuvres. C’est la première fois en Tunisie qu’un juge demande à un artiste de justifier ses intentions », témoigne-t-elle.

Lofti Abdeli estime qu’il « règne un climat de peur » et espère « que la douloureuse expérience algérienne ne se répètera pas en Tunisie. »

(19 Septembre 2012 – Avec les agences de presse)

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