Al-Jazira, trop critique face au régime Assad ?


ANALYSE

BAUDOUIN LOOS

Al-Jazira a-t-elle perdu sa crédibilité en raison de sa couverture des événements en Syrie ? C’est la thèse d’un influent commentateur des Emirats arabes unis, Sultan al-Qassemi, qu’il a étayée dans un article écrit pour Foreignpolicy.com et traduit par le site Slate.fr.

Al-Qassemi s’en prend aussi à la télévision saoudienne Al-Arabiya, mais ses flèches les plus acérées sont tirées vers la plus importante chaîne arabe d’information continue, la Qatarie Al-Jazira. Laquelle, on le sait, s’est octroyé depuis sa création en 1996 la place de leader sur le marché arabe, revendiquant quelque 50 millions de téléspectateurs quotidiens.

Sa thèse ? Ces chaînes, pour contrer la propagande du régime de Damas « ont abaissé leurs niveaux journalistiques au risque, comme leur adversaire, de travestir la vérité ». L’auteur reproche à ces télévisions de recourir de manière intensive aux témoignages et vidéos anonymes, de minimiser les défauts des rebelles (voire d’occulter la présence de vrais groupes terroristes), de favoriser les analyses favorables aux Frères musulmans et enfin de n’être en fait que le reflet des positions politiques de leurs bailleurs de fonds qatari et saoudien.

Al-Jazira, en conclut l’observateur, « a le plus perdu dans cette histoire : cette chaîne qui avait été suivie par des dizaines de millions de téléspectateurs arabes l’an dernier, en plein apogée du printemps arabe, n’est plus désormais que l’ombre d’elle-même ».

Pourquoi nier l’évidence ? Une guerre médiatique se déroule à côté des violences féroces sur le terrain. La neutralité – guère aisée – n’est d’ailleurs pas revendiquée par ces chaînes. Ainsi, pour le chercheur belge de l’Université d’Edimbourg Thomas Pierret, « il n’est pas interdit de critiquer Al-Jazira mais il est malhonnête d’affirmer que c’est sur la Syrie qu’elle a opéré un tournant propagandiste ; la chaîne n’a jamais été un modèle d’objectivité, il se fait simplement que sa ligne éditoriale “anti-impérialiste” était agréable à une certaine gauche » jusqu’aux révoltes arabes.

La journaliste française Claire-Gabrielle Talon, qui a écrit un livre sur la chaîne qatarie aux PUF en 2011, confirme : « La couverture d’Al-Jazira est engagée en faveur des rebelles syriens, comme elle l’a été pour les révolutionnaires tunisiens, égyptiens et libyens. Rien de nouveau donc, si ce n’est que la Syrie est un ancien allié du Qatar. C’est le retournement des alliances du Qatar qui pose question, plus que la couverture d’Al-Jazira ».

Cet engagement en faveur des révolutions est souvent salué. « Savoir pour qui roule Al-Jazira est le dernier de mes soucis, confie par exemple Mohamed Bouriga, un Tunisien trentenaire originaire de Sousse, à mon avis cette chaîne fait un travail remarquable, et sans ce travail les peuple tunisien, libyen, égyptien, yéménite et syrien auraient été exterminés à huis clos par des dictateurs sans foi ni loi. »

Sa compatriote Hamida Beji, « amie » de Liège sur Facebook, fait en revanche partie de ceux qui retiennent surtout le tropisme islamiste allégué de la chaîne qatarie. Elle approuve Al-Qassemi : « En Tunisie, les journalistes d’Al-Jazira ont été malmenés. Le peuple déteste le Qatar et l’Arabie Saoudite… Donc ces chaînes-là, on ne les regarde plus ».

Ridha Mohamed Khaled, intellectuel tunisien de Belgique va dans le même sens. « Al-Jazira a perdu de son aura du fait de son alignement sur la politique de l’émirat et des intérêts de la confrérie des Frères musulmans… Sa couverture des événements est partiale et peu professionnelle – toujours les mêmes canaux : témoin oculaire (par téléphone), séquences tirées d’internet, statistiques fournies par le seul Observatoire syrien des droits de l’homme, invités idéologiquement marqués, islamistes en général »…

Un journaliste de la chaîne qatari affecté en Afrique confirme de manière anonyme certains soupçons : « Ce qui est certain, c’est la volonté de quelques monarchies du Golfe à aider les islamistes à prendre le pouvoir coûte que coûte dans les pays arabes. Les supports médiatiques ne sont que l’artillerie lourde permettant d’atteindre ce but stratégique ».

Difficile de conclure, donc. Sauf à reprendre la réaction d’une Syrienne de Belgique, Fawzia Harakat, pour qui l’article de Sultan al-Qassemi est largement à côté de la cible. Notamment parce que « les révoltes arabes ont changé le journalisme. Entre autres, parce que les médias sociaux jouent un rôle sans précédent dans la désobéissance civile et dans l’information au point que cela secoue profondément la communication moderne… même si le public doit rester vigilant à propos des informations venues du “web” comme des médias lourds internationaux ».

On laissera le dernier mot à un Damascène contacté par mail, et qui ne s’embarrasse pas de considérations savantes. « Les chaînes visées par Al-Qassemi, je les regarde tous les jours. Elles montrent une partie de ce qui se passe sur le terrain. Elles ne sont pas sectaires ni porte-parole des Frères musulmans. On en a marre de ce genre d’article qui permet de maintenir la vérité dans les ténèbres. Nous avons une cause à défendre plutôt que de parler de ces absurdités. » Un avis pas neutre, en effet, écho exaspéré d’un conflit amer.

source LeSoir

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